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21 juillet 2008

Lectures pour l'été (4). "Le livre de Saladin" de Tariq Ali. Sabine Wespieser Éditeur 2008.

Tariq Ali est probablement l'un des essayistes les plus connus en Grande Bretagne sur les questions de l'Islam et du monde musulman. D'origine pakistanaise et installé à Londres depuis de longues années, il est connu pour son militantisme dans les mouvements politiques et syndicalistes mais aussi pour ses contributions dans les journaux et ses essais qui en on fait de lui l'un des meilleurs spécialistes du monde musulman outre-rhin. Mais, depuis de longues années Tariq Ali est devenu un personnage incontournable de la scène politique et intellectuelle londonienne au point que les Rolling Stones lui avait consacré une chanson à la fin des années 60 pour chanter ses engagements et ses luttes.

            On ne connaissait de Tariq Ali que ses engagements ou ses essais. On a été tous surpris de savoir qu'il avait d'autres cordes à son arc et particulièrement qu'il était un romancier de talent. Au milieu des années 90, il a annoncé qu'il s'est engagé dans la rédaction de cinq romans majeurs sur l'histoire de l'Islam. Un moyen pour lui de répondre à certains orientalistes et à tous ceux qui ont prétendu que l'histoire du monde musulman n'est que violence, despotisme et refus des Lumières et de la raison. A travers ce quintet, il s'est donné comme objectif de mettre en exergue les pages glorieuses de l'histoire musulmane et particulièrement lors de l'âge d'or de cet empire. Il a voulu particulièrement montrer que cette période a connu une coexistence pacifique entre les trois monothéismes et surtout la contribution des savants musulmans à la philosophie, à la culture et aux sciences en général. On avait tous attendus avec impatience teintée de crainte les premiers romans de Tariq ali. On avait peur qu'il perde tout ce capital de sympathie et la confiance des lecteurs en s'attaquant à un domaine qui n'est pas le sien. Car la littérature reste un art particulier qui s'adresse aux émotions et aux sentiments les plus profonds et dispose de ses propres codes et narrations qui se distinguent de ceux qu'on utilise dans les essais qui s'adressent plus particulièrement à notre raison et à notre entendement.

            Et, le premier roman intitulé "Un Sultan à Palerme" a été plutôt un succès où Tariq Ali a fait appel à sa culture encyclopédique, à ses réflexions politiques et surtout à sa finesse et à ses émois pour nous conter avec tendresse et affection le monde cosmopolite de la Sicile du 12ième siècle. Le second roman est celui du "Livre de Saladin" auquel nous consacrons cette chronique et qui est le dernier à avoir été traduit en français. Entre temps, Tariq Ali a pris goût à la littérature et a déjà publié le troisième roman intitulé "A l'ombre du grenadier" qui raconte l'expulsion des musulmans de l'Andalousie et un le quatrième qui s'intitule "La femme de pierre" et qui raconte la fin de l'empire ottoman. Le dernier roman et qui n'est pas encore achevé sera consacré à la fin du 20ième siècle. Ce quintet constitue une grande fresque historique des moments cruciaux dans l'histoire du monde arabo-musulman et qui raconte avec force détails et beaucoup de sensibilité l'apogée de cette civilisation et son déclin. Il constitue également une réponse à tous ceux qui ont considéré que l'histoire de l'Islam se résume à cette haine farouche de l'Occident et à une orgie de violence et de terreur!

            "Le livre de Saladin" qui vient d'être publié en France raconte un de ses moments essentiels dans l'histoire du monde arabe avec la prise de Jérusalem par Saladin et la fin des guerres de croisades. Tariq Ali nous raconte cet épisode à travers un portrait de Saladin qui décide de prendre un érudit juif, Ibn Yacoub, élève du fameux érudit et médecin Ibn Maïmoun pour écrire ses mémoires. Ibn Yacoub s'atèle à cette tâche avec beaucoup d'énergie et de conviction et devient rapidement un familier de l'entourage du grand Saladin l'accompagnant dans ses rencontres, ses conseils de gouvernement mais aussi dans ses voyages et ses guerres. A travers cet portrait, Tariq Ali a essayé de percer les secrets de ce personnage mythique de l'histoire musulmane, comprendre ses engagements mais aussi rendre compte de ses peines et ses joies! A travers ses discussions avec les plus proches compagnons de Saladin, Ibn Maïmoun nous a dressé le parcours de Saladin depuis son jeune âge et son enfance heureuse à Baalbek. Il nous décrit également son apprentissage de l'art et de la stratégie militaire par son père et son oncle le grand chef  kurde Cherkouh. A la mort de cet oncle, Saladin le remplacera et entamera son épopée militaire qui se terminera par la reprise de Al-Kods de la main des Francs.

            Ce récit nous raconte l'histoire d'amour et l'idylle entre un peuple et son Chef. "Les cairotes, écrit-il, aimaient leur sultan. Ils connaissaient la modestie de ses goûts, contrairement aux califes fatimides, Salah al-Din n'avait pas imposé le peuple pour accumuler une fortune personnelle. Il récompensait généreusement ses soldats. Ses administrateurs avaient veillé à ce que le pays ne connaisse pas de famines. Pour toutes ces raisons et beaucoup d'autres, le peuple et ses poètes et musiciens voulaient qu'il pense à eux pendant son absence, et surtout qu'il revienne" (p. 240). A force de détails, ce roman peint l'image d'un Saladin fortement impliqué et engagé dans les luttes de son peuple. Mais, aussi on garde l'image d'un souverain simple et fortement opposé aux manifestations de pouvoir, d'opulence et de faste des autres empires. Mais, au-delà de ses qualités personnelles, Saladin était surtout un stratège politique et militaire. Politique dans la mesure où il a réussit, parfois en recourant à la force, à unir les différentes sultanats et régences à s'unir derrière son projet politique et sa volonté de libérer Al-Kods de la domination des croisés. Et, aussi militaire et Tariq Ali de nous raconter les détails de l'épopée de la libération de Jérusalem et comment Saladin s'est attaqué, après la grande victoire de Hattin, pendant deux ans à prendre le contrôle de toutes les villes portuaires une à une afin d'empêcher l'arrivée de nouveaux renforts d'Europe. C'est seulement à ce moment là qu'il s'est attaqué à Al-Kods qui est tombé sans difficultés comme un fruit mûr!

            Mais, surtout et l'intérêt de ce roman est qu'il ne se résume pas au personnage de Saladin. Mais, au contraire, il nous emmène visiter tous les endroits magnifiques de ce monde musulman du 12ième siècle au Caire et à Damas. Mais, aussi il nous raconte des milliers de petites histoires, des amours, des trahisons, des haines et des joies qui réussissent à nous peindre un tableau réaliste et nostalgique de cette époque. Mais, à côté de Saladin, c'est surtout le portrait de la Sultanat Jamila qui ressort de ce roman. Belle et libre, la compagne préférée de Saladin est un personnage capable de discuter des grandes thèses philosophiques de l'époque et s'adonner au libertinage avec d'autres compagnes de Saladin. Ainsi, Jamila raconte t-elle ses rapports avec Halima une autre compagne de Saladin qui venait de la quitter à Ibn Yacoub "pendant des mois, comme tu le sais, nous avons été inséparables. Nous ne comptions plus les jours passés ensemble. Je lui ai appris à apprécier la philosophie andalouse et la poésie satirique de nos beaux esprits cairotes et damascènes. Nous riions des mêmes choses. Nos animosités aussi concordaient. Pour ne pas offenser ta délicate sensibilité, je ne décrirai pas nos nuits, mais crois-moi, Ibn Yacoub, quand je te dis qu'elles m'émeuvent encore. Nous jouions ensemble comme la flûte et la lyre" (p. 273). Des passages qui en disent beaucoup sur le niveau de raffinement des sociétés musulmanes et des palais de l'époque. Ils nous donnent également une image différente de la femme dans les sociétés musulmanes de celle véhiculé par l'orientalisme et autres adeptes des thèses des chocs des civilisations.

            Tariq Ali nous donne aussi l'occasion dans ce roman d'apprécier sa vaste culture et sa grande connaissance de la culture musulmane comme des autres monothéismes comme ces passages sur la place de la chair dans les différentes religions, la place de l'image et de la figuration dans les différentes religions. On pourrait également apprécier la grande connaissance du romancier des classiques de la philosophie islamique dont Ibn Rushd et Ibn Hazm.

            "Le livre de Saladin" de Tariq Ali est à lire impérativement pour nous remémorer un moment important dans l'histoire de l'islam et aussi ressentir le grand raffinement que cette civilisation a pu atteindre dans ses moments de splendeur.

16 juillet 2008

Lectures pour l'été (3). "Iconologies. Nos idolâtries post-modernes" de Michel Maffesoli. Éditions Albin Michel 2008.

            Les théories de la post-modernité représentent aujourd'hui un pan important de la pensée contemporaine. Ces théories sont apparues dans les débats sur l’architecture avec une critique de l’architecture moderne caractérisée par un style puriste et qui dégage une impression d’impuissance de la part des individus devant l’énormité des méga-projets. De l’architecture, le projet post-moderniste va s’étendre à l’ensemble du paysage intellectuel et culturel. Une forte critique de la modernité va alors traverser le champ philosophique et nourrir l’ensemble des disciplines et courants intellectuels. Cette critique remettra en cause de manière radicale le projet de la modernité et considère qu’il est à l’origine des expériences totalitaires, et plus fondamentalement que le projet d’autonomie de l’homme est une illusion dont le dépassement exige de retrouver le sens des multiplicités et des récits différents.

L'intérêt de cet ouvrage est qu'il constitue une illustration des thématiques du courant post-moderniste. A travers une analyse des idoles modernes dont l'Abbé Pierre, Zidane, le chanteur Johnny, de l'écrivain Michel Houellebecq, de Harry Potter, du retour de la figure du Che ou du joueur de rugby de l'équipe de France Chabal, Michel Maffesoli évoque un grand nombre de thèmes chers à la post-modernité. Et l'auteur de commencer sa réflexion par l'épuisement de la modernité et souligne que "la mythologie des Lumières a eu pour conséquence le développement scientifique et technologique que l'on sait, mythologie ayant assuré la domination du monde occidental. Cette mythologie semble fatiguée. Sous les coups de boutoir des théoriciens de la décroissance, de ceux de la deep ecology ou, de manière plus folklorique, de ceux des associations altermondialistes, sa solidité conceptuelle, son arrogance morale semblent quelque peu perturbées" (pp. 27-28). Mais, l'épuisement et l'essoufflement de la pensée moderniste se traduit par la remise en cause de ses principes fondateurs. Le premier aspect est lié au politique qui était au centre de tous les projets modernistes et dont l'action pouvait aider à améliorer les situations économiques et sociales et favoriser l'avènement d'un monde meilleur. Or, les post-modernistes vont remettre en cause le politique qui était porteur d'autoritarisme et de totalitarisme. Maffesoli souligne "engagez-vous! Telle pourrait être la grande injonction moderne. Engagement politique, social, économique. C'est bien ce qui a prévalu, sur la longue durée et dans tous les domaines, depuis le dix-huitième siècle. Mais, l'on voit se profiler un autre rapport à la nature et aux autres. Et dans le sabir contemporain, "cool mec" traduirait bien cette nouvelle attitude. Celle d'une disponibilité au monde, d'une sorte de désinvolture vis-à-vis de soi mais également des autres, bien sûr" (p. 57).

Le rejet du politique comme moyen de transformation de notre monde et de l'améliorer a eu comme effet immédiatement la remise en cause de l'idée de futur et de progrès par les post-modernistes. Il faut rappeler que dans les fondements philosophiques de la modernité l'action consciente du sujet moderne devait changer le cours de l'histoire et inscrire notre monde sur la trajectoire d'un progrès linéaire et sans heurts. Certes, certaines catastrophes, les guerres ou les génocides ont montré la capacité de l'humain à perpétrer des tragédies et que l'avenir n'était pas nécessairement le paradis auquel nous aspirons. Mais, les post-modernistes iront plus loin et remettront en cause la notion même de futur. Maffesoli souligne dans cet essai que "voilà que l'on assiste à une saturation d'une telle projection vers le futur lointain. Le climat se dégrade. La mythologie moderne est minée, usée par toute une série de petits ruissellement qui vont constituer, à la longue, une nouvelle manière d'être" (p. 53).

Mais, alors si la modernité est essoufflée, si le politique est épuisé et si l'avenir est fermé, que nous reste-t-il pour rêver? De quoi nous occuperions-nous? Les post-modernistes nous invitent à nous intéresser à nos petits plaisirs quotidiens, au temps présent, et à l'immédiat. Michel Maffesoli exprime cette nouvelle orientation pour la réflexion de manière on ne peut plus claire. " Et tous ces "ruissellements", écrit-il, mettent l'accent sur le quotidien et la proximité. Quand rien n'est important, tout a de l'importance. Et les petits phénomènes de la vie courante, les us et les coutumes de l'homme sans qualité, les rituels anodins ponctuant l'existence individuelle ou collective, tout cela constitue le terreau à partir duquel est entrain de croître l'être-ensemble post-moderne" (p. 53). Ainsi, donc fini les utopies des lendemains radieux et les rêves d'un paradis terrestre, le sujet post-moderne ne se projette plus dans des univers qui lui sont lointains et étrangers. Le sujet post-moderne se dirige vers les plaisirs de la vie quotidienne et les jouissances de l'instant immédiat. "S'habiller, manger, habiter, théâtraliser, aimer. Et l'on pourrait multiplier à l'infini la susbtantialisation de nombreux verbes décrivant ce qu'est, contemporainement, le souci existentiel propre à l'être-ensemble. Ce sont ces verbes qui se cristallisent dans les circuits de distribution modernes. Ce sont eux qui expriment au sens fort du terme, la socialité en gestation" (p. 55).

L'essai de Michel Maffesoli constitue pour ceux qui n'en sont pas familiers une bonne présentation des thématiques et des questionnements de la post-modernité. Mais, il faut également savoir que le post-modernisme a fait l'objet de critiques radicales et certains ont considéré qu'il était significatif d'une démission de la pensée devant la complexité de notre ère moderne. Une dimension importante qui a fait l'objet d'une grand nombre de questionnements est la possibilité de l'émergence d'un monde pacifié et apaisé qui explique le déclassement et la fin du politique, selon les post-modernistes. Mais, pour beaucoup l'opulence et le monde post-moderne n'ont pas définitivement mis fin à la marginalité et à l'exclusion. Les guerres impériales, la pauvreté et l'exclusion sont au cœur de cette ombre épaisse qui règne sur notre monde et transforme les joies que le post-modernisme ne cesse d'annoncer en mirages et illusions.

11 juillet 2008

Lectures pour l'été (2). "L'Occident expliqué à tout le monde" de Roger-Pol Droit. Éditions du Seuil 2008.

L'Occident est aujourd'hui au cœur des discussions et des échanges. Certains l'évoquent pour immédiatement le vilipender car il est à l'origine de nos malheurs, du sous-développement, du pillage des peuples ! D'autres  en parlent pour le chérir et montrer tout ce que l'humanité doit à cet occident notamment les progrès scientifiques et techniques que nous connaissons depuis des siècles nous les devons à l'Occident! Pour d'autres encore l'Occident est entrain d'imposer sa  culture et son mode de vie et contribue par conséquent à l'effacement de toutes les cultures et les identités nationales! D'autres pensent, qu'au contraire, l'Occident a ouvert le monde à la modernité et son universel a permis aux barbares de  découvrir les charmes de la liberté du sujet et son autonomie! Pour d'autres l'Occident est l'ennemi juré qu'il faut combattre afin d'étendre la royaume des cieux ici bas! Pour d'autres, enfin, l'Occident doit mener une guerre sans merci contre les terroristes et maîtriser ainsi les fragments des chocs des nations!

            Ainsi, l'Occident est au cœur d'une série de controverses. Qu'il s'agisse de l'économie, de la politique ou de la culture, aucun débat n'échappe à la question à l'évocation du rôle de l'Occident! Et, pourtant en dépit de l'intérêt accordé à l'Occident au point d'en faire l'épicentre de nos questionnements et de nos interrogations et parfois de nos peurs et de nos inquiétudes, il y a peu d'ouvrages qui ont cherché à définir cet insoutenable objet de nos désirs et de nos obsessions. L'Occident est-il un espace géographique qui couvrirait l'Europe et les États-unis? Ou au contraire couvrirait-il un espace uni par le partage d'une même conception du monde et qui ferait du libre arbitre et de la raison les fondements de l'Occident? S'agit-il d'un espace qui partage les succès économiques et qui a réussit à tirer profit de la globalisation auquel cas il faudrait lui rajouter certains pays asiatiques? Autant de questions qui sont restées sans réponses et ou auxquelles on évite de formuler des réponses claires pour échapper à plus de controverses et de polémiques!

            Le mérite de ce court essai de l'académicien Roger-Pol Droit est d'apporter des éléments de réponse à ces questionnements. Parfois, en prenant le risque de soulever ouvertement certains non-dits! Et, l'auteur de commencer par nous rappeler que l'Occident est avant tout là où le soleil se couche et l'Orient étant là où il se lève! Mais, surtout l'auteur nous fait un rappel historique sur l'évolution de la notion d'Occident. Car au départ Athènes était la référence et le point géographique qui divisait le monde entre Occident et Orient. Mais, ce référent  n'était pas seulement géographique car ce que Athènes représentait était "une forme de société, un ensemble de convictions et d'attitudes qui ont dessiné son histoire et soutenu son expansion" (p. 17). Donc Athènes au VIième et au Vième siècle avant Jésus-Christ était le point de départ de l'idée d'Occident et de son fondement. La Grèce a donné à cette idée la tragédie, le débat démocratique, le questionnement philosophique et l'interrogation philosophique. Cette œuvre sera poursuivie par les Romains qui vont lui donner un contenu légal et constitutionnel. Plus tard la modernité et les Lumières ont aussi participé à l'émergence de cette idée en faisant sienne les principes d'une autonomie du sujet et de sa liberté retrouvée après des années d'asservissement et de soumission à un Autre qui lui est extérieur. Ensuite, la révolution industrielle a donné à l'Occident les conditions de son développement économique et social et l'avènement du capitalisme assurera son hégémonie sur le monde. Enfin, les découvertes scientifiques et techniques lui permettront d'assurer une plus grande maîtrise des forces de la nature et rassureront le sujet dans sa quête de liberté et d'autonomie vis-à-vis des forces du divin. Ainsi, l'Occident a été construit à travers les siècles par une accumulation de réflexions, de découvertes, de pratiques et de comportements. L'occident n'est plus une zone géographique, ni un continent et encore moins un groupe de pays. L'occident est une idée ou c'est à dire "une représentation, écrit l'auteur, c'est-à-dire une idée qui sert à interpréter ce qui se passe. Personne ne rencontrera jamais l'Occident en chair et en os, comme on rencontre des gens dans les rues ou des éléphants dans les cirques" (p. 28). Et, cette représentation a été construite à travers l'histoire elle "est parfois flou, ou composé de plusieurs morceaux différents, venus d'époques différentes de l'histoire" (p. 28).

            Mais, surtout l'auteur aborde les différentes faces de l'Occident et il souligne bien évidemment la face claire de l'Occident, celle de la modernité, des découvertes scientifiques et techniques, du développement économique, de la liberté et de l'égalité entre les sexes. Mais, surtout il aborde avec beaucoup de courage et avec des mots durs la face sombre de l'Occident. "Dans toute l'histoire du monde, aucune civilisation n'a provoqué autant de morts que celle de l'Occident. Sur la face sombre la liste est longue des horreurs perpétrées, des peuples anéantis, des douleurs infligés par l'Occident à l'humanité" (p. 56.). Et, l'auteur d'évoquer la liste des crimes et des génocides de la destruction des grandes civilisations en Amérique Latine comme les Incas et les Aztèques et les millions d'Indiens d'Amérique à l'esclavage à la colonisation et aux guerres mondiales. Toute la difficulté selon l'auteur est "de parvenir à penser ensemble ces deux faces: ombres et horreurs d'un côté, et de l'autre côté progrès intellectuels, techniques, financiers, sociaux, juridiques et moraux aussi, qui sans l'Occident, ne se seraient jamais produits ni répandus" (p. 68).

            Ce petit ouvrage agréable à lire nous permet de voyager dans l'histoire de l'Occident afin d'en saisir les différentes facettes et la complexité des différentes dimensions. Il aboutit également dans sa conclusion à une définition de l'Occident comme "l'idée sans frontières d'une modernité en constante évolution, où sont séparés pouvoirs politiques et pouvoirs religieux, où sont garanties les libertés fondamentales et proclamée l'égalité des sexes, où la démocratie n'est pas qu'un mot" (p.99).

            Un ouvrage à lire absolument afin d'avoir plus d'éclairage sur cet objet obscur que tout le monde désigne sans qu'on soit en mesure de définir. Mais, en dépit de son intérêt, il faut tout de même mentionner trois limites majeures de cet essai. La première est relative à l'oubli total du rôle de l'Islam dans la construction de l'idée d'Occident. Beaucoup d'historiens, en dépit des débats récents pour minimiser ce rôle, dont Alain de Libéra ont mis l'accent le rôle des philosophes musulmans dans la discussion et la transmission de la tradition philosophique grecque à l'Europe au Moyen Age. Une autre limite est de faire l'Occident le seul détenteur du mouvement et du changement. Cette perception n'est pas nouvelle et depuis Hegel beaucoup de philosophes et d'intellectuels européens ont perçu l'Autre comme un monde caractérisé par l'immobilisme et la fixité et se plaçant ainsi en dehors de l'histoire. Une perception qui est assez souvent reprise par les hommes politiques dans leur analyse des sociétés non occidentales. Enfin, l'auteur ne fait aucune référence aux métissages en cours depuis quelques années avec une plus grande ouverture des sociétés européennes sur la culture de l'Autre. Un mouvement qui pourrait annoncer un nouvel universel ouvert à la condition de l'Autre et à ses peines et à ses joies!

08 juillet 2008

Lectures pour l'été (1). "Nous, décolonisés" de Hélé Béji.

Chers amis,

Je tiens tout d'abord a vous remercier de l'intérêt que vous avez manifesté à ce site et à mes chroniques depuis quelques mois. J'en suis content et ça répond à l'objectif premier de ce blog qui était d'en faire un espace d'échange et de discussion. Vous avez été également nombreux à réagir à la série de chroniques sur la crise actuelle. Je vous en remercie. Je vous ai promis une nouvelle série de chroniques sur un thème assez provocateur "Lorsque les riches craignennt la globalisation" et je vous promet que cette série est prête. Mais, après réfelxion j'ai décidé de vous proposer une autre série et de garder la série promise pour la renntrée. En discutant avec des amis et des collègues, ils m'ont posé une question intéressante en me demandant quelles lectures dois-je leur conseiller ou leur suggérer pour les vacances et certains les plages. J'ai réfélchi à cette question et j'ai décidé pour les prochains jours et semaines de vous faire des chroniques et des suggestions sur mes lectures et notamment des livres que vous pourriez lire. Je suis sur que certains d'entre vous seront déçs par cette décision et ils souhaiteraient de poursuivre les mêmes réflexions et chroniques sur la globalisation. Ceci est d'autant plus justifié que vous voudriez probalement avoir un échange sur le G8, les négociations internationales. Mais, je tiens à vous rassurer sur deux choses:

1. D'abord la nouvelles série sur des lectures pour l'été gardera la même ligne et le même état d'esprit en essayant de développer un regard du Sud sur les livres qui vous seront présentés et en essayant dans la mesure du possible de vous suggérer des livres écrits par des auteurs en provenance des pays en développement.

2. Ensuite pour ceux d'entre vous qui seraient intéressés par des échanges sur les développements de la situation globale, je suis disposé à échanger avec vous sur ces questions qui se seront pas en rapport avec le thème de mes chroniques comme je l'avais fais par le passé.

Amicalement,

Hakim

La Chronique

Notre essayiste Hélé Béji poursuit une réflexion majeure sur les sociétés post-coloniales. Une réflexion qu'elle a entamé il y a quelques années avec la publication de son ouvrage "le désenchantement national". Cet ouvrage publié au début des années 80 a eu un large écho auprès d'une large audience de militants, de chercheurs et d'hommes politiques dans la mesure où il a fournit les fondements théoriques à une critique radicale des nationalismes au pouvoir. Cet ouvrage a apporté des éléments essentiels pour comprendre comment l'autoritarisme et l'oppression se sont substitués à la liberté et la démocratie dans les discours et les pratiques des élites politiques nationalistes au pouvoir. Dans cet essai Hélé Béji poursuit cette réflexion et cette analyse du bilan des indépendances. A la manière d'un psychanalyste, elle questionne avec minutie tous les coins et les recoins de notre mémoire afin d'en saisir les failles et les erreurs. Avec un style alerte et une écriture élégante, Hélé Béji a réussi à faire de cet essai sur un thème aussi ardu assez agréable à lire.

            Le point de départ de l'essayiste est de définir l'objet de notre servitude. Elle commence son livre en définissant l'indépendance ou la décolonisation. Elle écrit que la décolonisation "ce n'est pas seulement un évènement historique, c'est une aventure métaphysique, une révolution intérieure, une odyssée culturelle. C'est l'aspiration la plus impérieuse et la plus populaire que la conscience ait jamais connue, la révolution des révolutions, celle qui vient après toutes les autres et les synthétise toutes" (p. 11). L'indépendance n'est pas simplement un évènement historique sous la plume de Hélé Béji. Ce n'est pas une date que l'on doit retenir et fêter tous les ans! L'indépendance c'est l'expérience de la liberté! C'est l'aventure d'être soi et de jouir de son autonomie! C'est aussi une équipée dans le temps du monde afin de prendre à bras le corps l'universel et de pouvoir y contribuer et lui rajouter notre propre expérience! L'indépendance est donc pour Hélé Béji une profonde expérience métaphysique!

            C'est probablement cette place accordé à l'indépendance et le fait de l'avoir chéri plus que toute autre chose qui rend les réveils difficiles et l'échec révoltant pour des générations entières qui y ont cru et se sont battues pour en jouir. Et, Hélé Béji de crier fort son désespoir et son abattement. "Mais, elle la plus malheureuse de toutes, écrit-elle, car elle n'a pas tenu ses promesses. Moi, héros de la décolonisation, moi qui ne doutais pas qu'elle fût le miracle de la liberté et de l'égalité, moi qui fus le vainqueur du colonialisme, le justicier de la civilisation, le pourfendeur du racisme, à peine ai-je senti la force de mon nouvel être naissant, à peine ai-je eu le temps de dévisager les miens, de former une famille libre, à peine me suis-je libéré du joug colonial, que je me suis trouvé pris dans de nouveaux pièges, comme si, en me délivrant d'un fléau, l'Indépendance m'en réservait d'autres, à la manière de ces remèdes qui provoquent des effets secondaires pires que la maladie" (p. 13).

            Mais, comment en sommes nous arrivés là? Comment l'indépendance s'est-elle transformée en une nouvelle prison pour nos peuples? Comment cette lueur d'espoir s'est convertie en un véritable cauchemar? Comment cette utopie d'émancipation a-t-elle pu produire cet énorme gâchis et ce désespoir sans précédent? Autant de questions que Hélé Béji cherche à comprendre et à mieux analyser dans son essai. Il y a eu certes les trahisons et "des compagnons inséparables, des frères de lutte, sont devenus des ennemis inexpiables. Des militants ont dénoncé d'autres militants. On a vu des intelligences sombrer, des imbéciles monter, des justes perpétrer l'injustice, des sincères proférer des mensonges, des naïfs conspirer, des ignorants prêcher, des croyants tricher, des incroyants prier" (p. 35). Donc, les trahisons, l'infidélité et les tromperies ont certainement contribué à ces échecs et à ces crises. Mais, la véritable explication n'est pas là, suggère Hélé Béji. Le véritable mal n'est pas dans ses petits règlements de compte entre amis et vieux compagnons! La question essentielle est notre refus de rentrer dans le temps du monde et de nous inscrire dans la modernité et dans ce véritable projet de libération du sujet! "Nous ne sommes pas les auteurs de la modernité. Aussi ne serons-nous jamais des modernes à part entière. Nous en sommes seulement les émules et, pour longtemps encore, les disciples. Certes, nous sommes doués de facultés d'imitation, mais nos gestes restent un peu imprécis, incertains, sans méthode" (p. 57), écrit-elle.

            Alors qu'avons nous fait devant cet échec patent? Comment avons-nous répondu à notre propre désespoir? Comment avons-nous essayé de sortir de cette impasse? Eh bien en faisant appel à l'identité et à ce pseudo-retour aux sources! "Une grande partie de la classe intellectuelle a œuvré, souligne t-elle, à l'élaboration d'un dogmatisme autour de l'identité culturelle, préparant le dogmatisme religieux qui, aujourd'hui, empoisonne notre vie politique" (p. 93). C'est cet appel à l'identité et aux origines qui au lieu d'offrir des alternatives à notre crise nous a enfermées et nous a totalement coupés du monde! Nous ne faisons plus partie du débat sur l'universel au moment où certains envisagent de l'entrouvrir sur notre propre expérience! Au contraire, nous préférons être de ceux qui par nos gestes et par nos discours renforcer ceux qui détiennent les thèses des "chocs de civilisation"! Nous nous renfermons sur nous-même convaincus de notre bon droit et satisfaits de notre condition! Des attitudes qui n'ont fait que renforcer et accélérer notre marginalisation et notre sortie du temps du monde!

            Que devrons-nous faire pour sortir de cette impasse? Comment devrions-nous gérer cette crise? Comment pourrions-nous mettre fin à cette panne? Comment allons nous inventer un nouveau projet collectif? Hélé Béji ne nous laisse pas sur notre faim et nous suggère des pistes et plusieurs éléments de réponse. J'en retiendrai deux essentiels à mon sens! Le premier est l'impératif de rentrer dans le temps du monde. "Nous ne sommes plus seulement des natifs, nous sommes jetés dans le monde, et cette expulsion hors de chez nous- même si désormais nous avons des frontières reconnues, une nationalité, une langue-, cette épreuve de ce qui n'est pas nous, cet appel qui nous arrache à nous, avec une voix plus impérieuse que tous les ordres que, jusque-là, nous avions reçus, ce déracinement, c'est précisément tout cela qui nous rend modernes" (p. 104). Un autre élément essentiel dans cette quête de nouveaux horizons c'est le regard critique que nous devons jeter sur notre condition et la nécessité d'armer notre culture par la distanciation et l'arme de la critique. "Nos cultures, souligne-t-elle, ne sont pas parvenues à ce degré de scepticisme où il est si aisé de douter, de contester de profaner" (p. 171).

            La lecture de "Nous, décolonisés" de Hélé Béji s'impose dans ces temps troubles où nous chercherons à construire nos chemins et à sortir de la marginalité et de l'enfermement dans lesquels nous nous sommes cloîtrés depuis quelques années. Cet essai courageux et lucide nous aidera à mieux délimiter les questionnements et à suggérer quelques pistes de réflexion dans notre quête d'utopie et d'avenir!       

25 juin 2008

Chroniques d'une crise annoncée (10). Émeutes de la faim et hausse des prix agricoles.

Chers amis,

Je tiens tout d'abord à vous remercier de l'intérêt que vous êtes de plus en plus nombreux à manifester à ce blog et ces chroniques. Il s'agit d'un regard différent et du Sud sur les questions économiques, politiques et culturelles. Je tiens aussi à mexcuser de ce retard dans la publication de la nouvelle chronique. Compte-tenu de l'intérêt porté à cette série sur la Crise globale et particulièrement sur la question des prix agricoles, j'ai décidé de faire une nouvelle chronique qui porte sur cette question spécifique et qui reprend un grand nombre d'arguments afin d'expliquer la hausse des prix des produits agricoles. Mais, il s'agit de la dernière chronique sur ce thème de la Crise Globale. Nous aurons peut être à revenir sur cette question compte-tenu de l'évolution des évènements. Pour l'instant, nous passerons dès la semaine prochaine à une nouvelle série autour d'un thème non moins intéressant et intitulé "Lorsque les riches craignent la globalisation". En attendant vos commentaires sur cette chronique autour du thème "Emeutes de la faim et hausse des prix des produits agricoles", je vous donne rendez vous dès la semaine prochaine pour une nouvelle série.

Amicalement,

Hakim

L'actualité politique et économique est marquée ses dernières semaines par les émeutes contre la vie chère qui ont marqué un grand nombre de pays pauvres. En Afrique d'abord où ces révoltes contre la vie chère ont touché un grand nombre de pays de l'Égypte, au Sénégal, au Cameroun, au Burkina Faso et bien d'autres pays connaissent une situation économique et politique des plus fragiles du fait de cette hausse vertigineuse des prix des produits agricoles. Ces émeutes n'ont pas épargné l'Asie et des pays prospères ont été aussi touchés par cette crise. L'Amérique Latine n'a pas non plus échappé à ce vent de panique et beaucoup de pays été touché par les manifestations et les troubles des pauvres qui ne peuvent plus satisfaire leurs besoins les plus élémentaires. Dans des pays comme la Thaïlande et les Philippines ce sont des gardes qui surveillent les rizières pour empêcher les vols de nuits.

            Ces émeutes et ces révoltes contre la vie chère font suite à cette hausse sans précédent des prix des produits agricoles sur les marchés mondiaux. Une hausse qui a touché les produits de première nécessité dont le blé, le riz, le maïs. Pour l'Organisation des Nations Unies pour l'Agriculture et l'Alimentation (FAO), les prix des produits alimentaires ont connu une hausse de 40% en 2007. La plupart des produits essentiels pour l'alimentation des populations pauvres, comme le blé, le maïs ou l'huile de palme ont vu leurs cours internationaux doubler ou même tripler depuis deux ans. La spéculation bat son plein sur les marchés du riz et le prix du riz a connu une hausse de 30% en deux semaines. Du jamais vu dans l'histoire récente des prix des produits agricoles ! Cette situation a eu des effets désastreux sur les populations pauvres dans les pays en développement où la part de l'alimentation dans les revenus des ménages s'élève entre 60 et 90% de leurs revenus alors qu'elle n'est que de 10 à 20 % dans les pays développés. Cette hausse des prix sur les marchés mondiaux est d'autant plus importante que dans la plupart des pays elle se reflète sur les prix internes à la consommation dans la mesure où ces pays ne disposent plus de ces systèmes de subventions internes des prix des produits à la consommation. Rappelons ici que beaucoup de pays en développement avaient mis en place des systèmes de subventions et d'aide à la consommation interne. Mais, ces systèmes ont été emportés par les programmes d'ajustement des années 80 et le bien être des consommateurs a été abandonnée sur l'autel de la rigueur et de la stabilisation macroéconomique. Mais, cette situation est d'autant plus préoccupante que beaucoup d'observateurs estiment qu'elle n'est pas passagère et qu'elle pourrait bien se prolonger.

            Cette situation préoccupe les pays et les plus grandes institutions internationales. Certains ont commencé à parler d'un tsunami économique et social qui risque d'emporter dans sa tourmente les pays les plus pauvres et accroître leur fragilité endémique. Le Programme Alimentaire Mondial a lancé depuis quelques semaines un appel urgent pour lui donner les moyens de venir en aide à des populations sinistrés. Le Président de la Banque Mondiale, Robert Zoellick, a appelé solennellement à un "New Deal" alimentaire pour éviter que 33 pays s'enfoncent dans l'abîme!   

            L'analyse des causes de la hausse des prix met essentiellement l'accent sur des facteurs systémiques qui ne sont pas prêts de s'arranger. Le facteur le plus important à ce niveau est la hausse de la demande des produits agricoles, particulièrement en provenance des nouveaux pays émergents dont la Chine et de l'Inde. La hausse de la demande agricole intervient dans un monde particulier marquée par la baisse de l'offre et de la production agricole. Cette baisse de la production trouve ses origines dans cette forte urbanisation qui se traduit par une raréfaction des terres agricoles mais aussi par la baisse de la main d'œuvre agricole avec ces forts mouvements de migration interne qui ont fini par réduire fortement les populations rurales. Ces tensions sur la production sont d'autant plus importantes que l'agriculture, en dépit de la globalisation, reste une activité tournée principalement vers la satisfaction des besoins des économies nationales. Contrairement à d'autres secteurs, l'agriculture reste relativement peu globalisé et les marchés mondiaux n'occupent qu'un rôle secondaire dans la satisfaction des besoins nationaux. On estime que seulement 17,2 % de la production mondiale de blé est échangé sur les marchés mondiaux et ces chiffres sont encore plus faibles pour d'autres produits agricoles comme le riz (7%) ou le maïs (12,5%). Ces éléments montrent l'importance de l'autosuffisance alimentaire et que les marchés mondiaux ne pourront pas répondre totalement à nos besoins alimentaires.

            Mais, l'insuffisance de la production agricole n'est pas le seul facteur derrière cette hausse des prix. Il faut mentionner d'autres facteurs dont les changements climatiques. A ce niveau, il faut mentionner que la perturbation du climat a été à l'origine de la multiplication des sécheresses et des inondations qui ont fortement pesé sur la production agricole. Parallèlement à la hausse de la demande et aux changements climatiques, il faut également mentionner l'utilisation des produits agricoles à d'autres fins. Ainsi, les céréales, la canne à sucre et les oléagineux sont de plus en plus utilisés dans la fabrication d'agrocarburants afin de faire face à la hausse des prix du pétrole. Mais, la hausse des prix du pétrole contribue aussi à la hausse des prix agricoles sur les marchés mondiaux du fait de l'accroissement des prix du transport. Ainsi, ce cocktail explosif est à l'origine de la hausse rapide des prix des produits alimentaires et du raz le bol des populations pauvres et de la multiplication des révoltes et des émeutes dans un grand nombre de pays en développement.

            Comment faire face à cette crise sans précédent et à cette grogne des populations? Bien sûr, la solution toute trouvée est d'accroître la production agricole et la productivité. Et, certains pays ont commencé à revaloriser leurs productions agricoles et à renforcer l'investissement agricole et l'appui aux paysans pauvres à travers la fourniture des engrais, en favorisant l'accès aux financements et en construisant les infrastructures nécessaires, notamment les routes, afin de rapprocher cette production des marchés. Le renouveau des politiques agricoles est de plus en plus appuyé par les institutions internationales et notamment la Banque Mondiale et les autres banques régionales de développement qui en ont fait un axe prioritaire de leurs stratégies futures. Ainsi, États et institutions internationales ont révisés leurs croyances passées et cherchent de plus en plus à accorder un rôle essentiel au développement agricole.

            Mais, ces stratégies sont de long terme et il faut pour les gouvernements répondre à la grogne montante. Les stratégies de réponse de court terme ont varié selon les pays et leurs spécificités. Certains, comme le Burkina Faso, le Maroc, l'Inde, la Mongolie, la Turquie ou le Brésil ont cherché à faciliter les importations de produits alimentaires notamment par le biais d'une forte baisse ou carrément d'une suspension de leurs droits de douane. D'autres pays qui ont de grandes capacités de production ont plutôt cherché à limiter leurs exportations afin de consacrer une plus grande part à la consommation interne. Ainsi, par exemple, la Chine a baissé ses aides aux exportateurs de produits agricoles. D'autres pays comme le Vietnam, l'Argentine et la Russie ont soit imposé des taxes sur les exportations agricoles ou les ont fortement augmenté. D'autres pays comme l'Égypte, la Zambie, le Pakistan ont tout simplement interdit l'exportation de certains produits agricoles.

            Cette situation de hausse vertigineuse des prix des produits agricoles est inconnue depuis des décennies. Mais, elle est assez significative de la montée des périls et des incertitudes qui règnent sur monde et rendent les équilibres mondiaux instables et fragiles. Elle pose un défi essentiel à notre  gouvernance globale et exige de la part du système multilatéral des réponses appropriées.

05 juin 2008

Chroniques d'une crise annoncée (9). Sécurité alimentaire contre énergie propre !

            Se nourrir ou conduire sa voiture ? Nourrir les populations pauvres dans les pays en développement ou permettre aux automobilistes de conduire à moindre frais leurs voitures ? Cette question est encore formulée de manière plus radicale par l'économiste américain Lester Brown qui a demandé de manière provocatrice si les 2 milliards de personnes les plus pauvres de la planète pèseront lourd face aux 800 millions d'automobilistes. Ces questions peuvent paraître schématiques ou caricaturales! Pourtant, telles semblent être aujourd'hui les termes de l'alternative auquel nous faisons face suite à cette hausse vertigineuse des prix des produits agricoles. En effet, pour expliquer la hausse des produits alimentaires et les émeutes de la faim qui sévissent dans un nombre de plus en plus croissant de pays en développement, les experts ont avancé une série de facteurs dont le développement récent des biocarburants. Du coup, la question est de savoir aujourd'hui si ces nouvelles sources d'énergie ne sont pas une fausse bonne réponse devant le dilemme de la hausse des prix du pétrole.

            Rappelons qu'il n'y pas si longtemps ces carburants alternatifs étaient accueillis avec un énorme espoir. C'était la victoire de la propreté et de l'écologie face aux énergies polluantes et qui ont causé d'énormes dégâts à la planète. Un engouement global et une satisfaction sans fin devant le développement de ces nouvelles sources d'énergie qui vont nous permettre d'échapper à la hantise de la pollution et de la dégradation de la nature. Mais, le monde vivait aussi dans la peur de la fin du pétrole qui est toujours la source d'énergie essentielle de notre système de consommation. La fin du pétrole serait-elle vécue de manière dramatique par les modernes car elle serait synonyme de la fin du modèle de consommation de masse auquel la planète aspire de nos jours? Par ailleurs, la hausse des cours de l'or noir ces dernières d'année n'a fait qu'augmenter les inquiétudes et les interrogations. Pour les pays pauvres et non producteurs de pétrole la situation est encore pire car la hausse des prix est à l'origine d'une importante augmentation des prix qui grèvent les budgets des Etats et pèsent sur les ménages les plus pauvres. Il faut également mentionner la contribution des énergies fossiles à la pollution ambiante et au réchauffement climatique.

            Donc, les énergies alternatives semblaient être la réponse idoine pour faire face à l'ensemble des maux des sources traditionnelles d'énergie. Plus de pollution et fini la hantise de la fin du pétrole et de ses cours élevés. Désormais, la planète semblait promise à un avenir radieux et l'écologie semblait avoir trouvé son prince charmant ! Or, la crise alimentaire est passé par là et la hausse des prix des produits agricoles a subitement rompu ce consensus. La raison est que beaucoup d'experts avaient évoqué le développement récent des biocarburants comme l'une des raisons de cette explosion des prix des produits alimentaires. Bien sûr ces énergies alternatives ne sont pas les seuls facteurs qui pèsent aujourd'hui sur cette explosion des prix des produits alimentaires. D'autres facteurs comme la baisse de l'offre, la hausse de la demande, la sécheresse et les spéculations financières ont largement contribué à cette crise qui est au cœur d'une forte mobilisation internationales. Mais, de l'avis de beaucoup d'experts la nouvelle mode des énergies propres et les biocarburants ont contribué à cette envolée sans précédent des prix des produits alimentaires. L'impact des biocarburants sur les prix des produits alimentaires se fait de deux manières. La première est liée au fait que certains produits alimentaires comme le maïs sont utilisés pour fabriquer des biocarburants. Ainsi, par exemple on estime aujourd'hui aux Etats-Unis que 138 millions de tonnes de maïs sont extraits du marché alimentaire et orientés vers la production de biocarburants. Ce retrait permet aux Etats-Unis de moins dépendre des énergies fossiles mais constitue un important manque à gagner pour l'offre de produits alimentaires qui a pesé lourdement sur les prix des produits agricoles. Et, le FMI de souligner que "entre 20 et 50% de la production mondiale de maïs ou de colza ont été ainsi détournées de leur usage initial".

            Mais, l'influence des biocarburants sur les prix des produits alimentaires ne s'explique pas seulement à travers les quantités de plus en plus importantes de la production consacrées aux énergies nouvelles. Elle s'explique surtout par les surfaces retirées de la production de produits alimentaires et désormais consacrées à la production des matières premières pour les biocarburants. Ainsi, Josette Sheeran, la Directrice du Programme Alimentaire Mondial, a déclaré récemment que "le changement d'orientation de nombreuses exploitations a détourné les terres des chaînes alimentaires. Les prix des produits de base atteignent un tel niveau que le litre d'huile de palme en Afrique vaut ainsi autant que le litre de carburant". Un peu partout dans le monde les grandes exploitations se convertissent des produits alimentaires comme le blé vers le maïs comme c'est le cas aux Etats-Unis ou le Colza en Europe pour bénéficier des subventions et des appuis dans le cadre des programmes d'appui au développement des nouvelles énergies "vertes". Et, les chiffres sont là pour donner raison à ces constats. Certes, aujourd'hui et en dehors du Brésil où la part des agrocarburants dans la consommation nécessaire au transport est élevé et représente 21,6% du total, ce niveau reste faible dans la plupart des pays développés et se trouve limité à 1,6% aux Etats-Unis, à 0,8% en Europe et la moyenne mondiale ne dépassant pas 1,"%. Cependant, la plupart des pays développés se sont fixés des programmes ambitieux pour développer ces nouvelles sources d'énergie. Ainsi, par exemple, l'Union Européenne s'est fixé d'atteindre un objectif de 10% de ses besoins en combustibles pour le transport routier grâce aux agrocarburants. Or, d'après les estimations de l'OCDE cet objectif nécessiterait de détourner près de 72% des terres agricoles de l'alimentation vers l'énergie. Un scénario catastrophe qui en dit beaucoup sur le dilemme de la communauté internationale entre nourriture et énergie. Et, les estimations pour les autres pays ne sont pas différentes. La Chine compte assurer 15% de ses besoins d'énergie d'ici 2010 par les biocarburants. Les Etats-Unis se sont fixés comme objectif d'atteindre 5% de biocarburants du total de l'énergie d'ici 2012 ce qui suppose de consacrer 15% des terres pour les intrants et le détourner ainsi de la production alimentaire. Aussi, au niveau mondial si on se fixe un objectif de 10% de biocarburants dans la consommation totale d'énergie, il faut détourner près de 10% des terres. Il faut également rajouter que beaucoup de pays en développement et qui font face à des déficits chroniques de leurs balances commerciales ont développé depuis quelques années des filières d'exportation de matières premières destinés à al production de biocarburants dans les pays développés.

            Ces éléments montrent qu'à vouloir réduire leurs dépendances des énergies fossiles et développer des énergies propres, notre planète est entrain de connaître une crise alimentaire sans précédent. Depuis le mois de juin 2007 la hausse des prix des produits alimentaires a été de 55%. Des chiffres sans précédent qui sont à l'origine des explosions sociales et des émeutes de la faim un partout dans le monde et plus particulièrement dans les pays pauvres. Au moment où la communauté internationale s'est fixé à l'horizon 2015 la fin de la pauvreté dans le monde, cette crise alimentaire est entrain de réduire à néant les rêves et les espoirs suscités par cet objectif. Car il ne faut pas l'oublier que la hausse des prix des produits alimentaires pèse plus lourdement sur les plus pauvres te les démunis dont la part des produits alimentaires dans le budget se situe entre 60 et 90% alors que dans les pays développés elle varie entre 10 et 20% seulement. Une crise alimentaire sans précédent et qui devient une crise de survie pour les pays pauvres. Et, d'ailleurs le Directeur du FMI n'hésite pas à dire que "si les prix de l'alimentation continuent à augmenter, des centaines de milliers de personnes vont mourir de faim. Ce qui entraînera des cassures dans l'environnement économique et parfois à la guerre.

            Ainsi, avec cette crise alimentaire sans précédent le monde semble au bord de l'abîme. C'est ce qui explique la forte mobilisation de la communauté internationale pour y faire face. La question qui se pose est de savoir s'il fallait poursuivre ces efforts dans le développement des biocarburants ou s'il faut y mettre fin. Jean Ziegler, le Rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l'alimentation, souligne que la poursuite des efforts dans le domaine des biocarburants " jette les bases d'un crime contre l'humanité pour sa propre soif de carburants". Des mots assez durs certes mais qui souligne la difficulté et la complexité de la crise alimentaire que la planète travers de nos jours!   

29 mai 2008

Chroniques d'une crise annoncée (8). Crise globale et risque de famine!

Depuis quelques mois les émeutes de la faim éclatent un peu partout dans les pays du Tiers-Monde. De Port au Prince au Caire, du Salvador à l'Argentine, du Mozambique à la Thaïlande, du Maroc au Sénégal, de la Côte d'Ivoire au Cameroun les populations sont en révolte suite à la montée des prix des produits agricoles. On estime que cette hausse des produits alimentaires est de 55% depuis le mois de juin 2007. Une situation explosive que les pays pauvres ne sauraient gérer sur une longue période. Dominique Strauss-Khan, le nouveau Directeur général du FMI a déclaré récemment que "si les prix de l'alimentation continuent à augmenter, des centaines de milliers de personnes vont mourir de faim. Ce qui entraînera des cassures dans l'environnement économique et parfois la guerre". La situation est urgente et toutes les grandes institutions internationales sont mobilisées pour faire face à cette crise humanitaire. La hausse des prix des produits alimentaires est au cœur de tous les grands rassemblements depuis quelques semaines. Des réunions du printemps du FMI et de la Banque mondiale en avril 2008 à la Conférence générale de la CNUCED à Accra au Ghana en avril 2008 aux appels d'urgence lancés par la FAO et le PAM, la révolte des pauvres et l'explosion des prix des produits alimentaires sont au centre des débats et des discussions.

            Mais, comment expliquer cette crise ? Quels sont ses origines ? Comment a-t-elle pu arriver sur les marchés internationaux de manière aussi brutale?

            Les observateurs avancent un grand nombre de phénomènes dont la convergence est au cœur de cette crise sans précédent. Le premier phénomène évoqué pour expliquer cette crise concerne l'offre insuffisante des produits agricoles. Cette baisse de la production s'explique par le manque d'intérêt aux politiques agricoles depuis quelques décennies et la baisse des investissements dans le domaine agricole. Il faut également noter une plus grande urbanisation, notamment dans les pays émergents, qui ont fortement diminué les surfaces cultivables. Ainsi, l'urbanisation accélérée en Chine, par exemple, a diminué de 3 millions de hectares ses terres agricoles. En même temps, les programmes d'ajustement structurels appliqués par les pays en développement dans les années 80 et 90 ont fortement réduit l'appui au secteur agricole afin de rétablir les grands équilibres macroéconomiques et de réduire le déficit du budget de l'État. Par ailleurs, et ce qui complique en encore plus la situation, est que les marchés agricoles sont faiblement globalisés. Ainsi, seulement 17,2% de la production de blé, 12,5% de celle du maïs et 7% du riz sont exportés et disponibles par conséquent sur les marchés internationaux. Toutes ces politiques se sont traduites par une forte baisse des stocks alimentaires mondiaux qui ont atteint leur niveau le plus faible depuis 25 ans. Parallèlement à la baisse de l'offre, on a enregistré une forte hausse de la demande des prix agricoles suite à une importante modification des comportements de consommation et des régimes alimentaires dans les pays émergents. Ainsi, par exemple, la consommation de viande par habitant est passée en Chine de 25 à 50 kilos par an dans les vingt dernières années selon les estimations de la FAO. Ainsi, ce déséquilibre de plus en plus marqué entre l'offre et la demande des produits agricoles est à l'origine de cette hausse structurelle des prix des produits alimentaires.

            D'autres facteurs expliquent également la hausse des prix des produits agricoles. Il faut souligner les changements climatiques et les catastrophes naturelles qui pèsent sur la production mondiale. Ainsi, la sècheresse qui a sévi l'année dernière en Australie a été à l'origine d'une baisse de la production de 50%. D'autres grands producteurs agricoles ont également été touchés par la sècheresse dont le Brésil, les États-unis, l'Ukraine et la Turquie. Par ailleurs, ces changements climatiques sont à l'origine d'une baisse forte des terres arables suite à une plus grande désertification des sols, à la déforestation, et aux phénomènes d'érosion et d'épuisement des sols. Parallèlement aux changements climatiques, il faut mentionner un facteur nouveau qui participe à cette hausse des prix agricoles. Il s'agit du développement des biocarburants pour faire face à la hausse des cours du pétrole. Or,  le développement de ces nouvelles sources d'énergie contribue à la réduction de l'offre des produits agricoles. Ainsi, selon les chiffres officiels de la FAO 100 millions de tonnes de céréales sont aujourd'hui consacrées chaque année pour la production de l'éthanol et du biodiesel. Par ailleurs, toute la hausse de la production de maïs aux États-unis entre 2004 et 2007 a été utilisée pour la production de biocarburants. Une situation inquiétante qui réduit les produits alimentaires pour les pauvres afin que les pays riches réduisent leur dépendance vis-à-vis du pétrole et des énergies polluantes. Jean Ziegler, le Rapporteur spécial des Nations-Unies pour le droit à l'alimentation a qualifié cette situation de crime contre l'humanité.

            Mais, cette crise alimentaire s'est déclenchée en pleine crise financière et les observateurs internationaux estiment que ces deux crises ne sont pas sans liens. En effet, les marchés des produits alimentaires ont été la cible depuis quelques années des "hedges funds" et autres spéculateurs internationaux, ce qui alimente la hausse des prix. En effet, avec la crise qui sévit dans la sphère financière et l'incertitude croissante sur ces marchés, les investisseurs internationaux se sont engouffrés sur les marchés agricoles et les grandes bourses de produits alimentaires comme Chicago. Ainsi, les comportements spéculatifs ont été développés sur ces marchés et la tonne de blé a pu connaître lors d'une session de cotation à la fin du mois de mars 2007 des variations de près de 100$ soit presque 20% de la cotation du jour. Cette incursion des investisseurs financiers qui s'intéressent peu aux produits agricoles et ne les voient même pas, était d'autant plus importante qu'ils pariaient sur une hausse des prix des produits agricoles du fait de la croissance des pays émergents et de l'émergence d'une forte classe moyenne qui avait des habitudes alimentaires marquées par la globalisation et se rapprochaient de celles des pays développés. Du coup, les marchés à terme des produits agricoles ont explosé passant entre 2005 et 2007 de 210 000 à 970 000 pour le blé à Paris. Sur le marché de Chicago, la plupart des contrats à terme n'aboutissent jamais à des livraisons car les spéculateurs ne s'intéressent pas à la marchandise en soi comme les opérateurs commerciaux. Mais, cette frénésie spéculative sur les marchés des produits agricoles ne s'est pas limitée aux "hedges funds". Mais, elle a emporté dans sa dynamique les acteurs traditionnels des marchés agricoles et les professionnels qui ont créé leurs propres maisons de courtage. Il faut aussi mentionner que cette flambée des cours a été à l'origine du développement de nouveaux produits financiers comme les indices qui permettent à des investisseurs moins connaisseurs comme les compagnies d'assurance, les banques ou les fonds de retraite de participer à cette aubaine en jouant à la hausse un panier de produits ou de matières. Ainsi, la crise financière et les inquiétudes qu'elle suscite ont favorisé l'incursion de nouveaux comportements spéculatifs et d'une bulle financière sur les marchés des produits alimentaires qui contribuent fortement à la hausse des prix des produits agricoles et à la faim qui sévit dans le monde.

            Que faire pour mettre fin à la hausse des prix des produits agricoles et permettre aux plus pauvres et aux plus démunis de se nourrir ? Plusieurs pays ont commencé à mettre en place des stratégies sur le court terme. Ainsi, certains pays exportateurs ont commencé à imposer des taxes à l'exportation pour le blé comme en Ukraine et en Argentine et sur le riz pour le Vietnam et l'Inde afin de limiter les produits exportés sur les marchés internationaux et consacrer une part plus importante pour les marchés locaux. D'autres pays exportateurs cherchent à constituer des stocks stratégiques pour faire face à une hausse systémique des prix et à une crise qui s'inscrit plutôt dans la durée. Mais, le véritable drame est celui des pays importateurs comme les pays africains. A ce niveau, certains d'entre-eux ont fortement réduit leurs tarifs à l'importation pour les produits agricoles et poursuivi, pour ceux qui le peuvent, le soutien aux produits de première nécessité.

            Mais, si ces solutions à court terme cherchent à agir sur les échanges, les réponses à plus long terme pour cette crise alimentaire se situent du côté de la production. A ce niveau et plus que jamais la révolution verte et la transformation des structures agraires sont des priorités stratégiques pour les pays en développement. La hausse de la production et un accroissement rapide de la productivité agricole afin d'assurer la sécurité alimentaire, particulièrement des populations pauvres, doivent faire désormais partie des priorités des pays en développement.

25 mai 2008

Chroniques d'une crise annoncée (7). Le pire est-il derrière nous?

Le pire est-il derrière nous ? Avons-nous atteint le fonds de manière à ce qu'on ne puisse que remonter ? La crise des "subprimes" a-t-elle atteint ses limites ? Le risque systémique a-t-il été géré afin d'éviter de sombrer dans une crise plus grave ? Ce sont les questions et les interrogations que ne cessent de se poser experts et observateurs de tout bord.

            Il faut dire que la reprise sur les plus importants marchés financiers depuis quelques semaines a apaisé les inquiétudes. Par ailleurs, en dépit des grandes pertes affichées par les principales banques, la publication de ces résultats a été considérée par beaucoup d'experts comme la preuve bienvenue de transparence qui ne pouvait que rassurer les principaux acteurs. Mais, en dépit de ces bonnes nouvelles plusieurs signes de nervosité et d'inquiétudes sont encore palpables et beaucoup d'observateurs soulignent que l'onde de choc amorcé par la crise n'est pas encore arrivé à son terme et qu'elle pourrait encore continuer à peser de tout son poids sur l'économie mondiale. Plusieurs raisons sont à l'origine de ces inquiétudes et de ces appréhensions. La première est probablement l'ampleur de la crise. Dans son rapport semestriel sur la stabilité financière publié à l'occasion des réunions de printemps au mois d'avril 2008, le FMI souligne que les "États-unis font face à la plus grave crise qu'ils aient connu depuis la grande dépression". Mais, plus que l'ampleur c'est surtout la vitesse de propagation de cette onde de choc au système dans son ensemble. Dans le même rapport le FMI rajoute que "le choc financier généré par la crise du marché des crédits hypothécaires américains en août dernier s'est étendu rapidement, de façon inattendue, pour infliger des dommages aux marchés financiers et aux institutions situées au cœur du système financier international". Cette propagation trouve son explication dans la forte interconnection des différentes banques et des différents acteurs financiers par le phénomène de titrisation.

            Un autre élément d'incertitude est la prévision d'une forte dépression que les grandes économies vont connaître au courant de l'année 2008 et dont les effets se prolongeront en 2009. A ce niveau, les experts ne cessent de réviser à la baisse leurs prévisions de croissance. Ainsi, les prévisions de 1,5% de croissance pour l'économie américaine annoncées en début d'année ne sont plus à l'ordre du jour et ce rythme ne sera plus que de 0,5%, selon les dernières estimations. Ces révisions à la baisse ne sont pas propres à l'économie américaine mais concernent également l'Europe où les prévisions sont passées de 1,6% en début d'année à 1,3% pour l'année 2008. Le Japon poursuivra avec une croissance molle qui ne dépassera pas 1,4% en 2008. Les pays émergents continueront à connaître un rythme de croissance élevée (7,6 en 2008) mais qui sera en recul par rapport à l'année passée (8,7% en 2007). Ainsi, la dépression et le recul de croissance risquent de renforcer les tensions et les incertitudes sur les marchés financiers.

            Mais, la plus grande source d'inquiétude sur les marchés financiers demeure l'ampleur des pertes des grandes banques et leur capacité à les provisionner. A ce niveau, le FMI a annoncé dans son dernier rapport le chiffre astronomique de 945 milliards de $ comme l'état des pertes des grandes banques internationales. Certains ne sont pas convaincus que les dégâts ont été aussi élevés. N'empêche que ce chiffre est assez significatif de cette onde de choc qui secouent les marchés financiers et l'économie mondiale depuis le mois d'août 2007. Certes, les observateurs sont persuadés que les grandes banques seront sauvées comme l'ont été la Bear Stearns aux États-unis, la Northern Rock en Grande Bretagne ou la IKB en Allemagne ces derniers mois. Mais, les grandes banques restent fortement exposées. Certes, beaucoup de banques ont cherché à publier des chiffres sur leurs provisions afin de faire face aux risques de dépréciations de leurs actifs. Mais, beaucoup d'entre-elles détiennent encore des actifs affectés par la crise. Pour beaucoup, en dépit des chiffres avancées sur le montant des pertes, il est encore difficile de se prononcer sur le montant réel des pertes. De ce point de vue, la publication des comptes semestriels des plus importantes banques nous permettra d'avoir une idée beaucoup plus claire sur l'ampleur de cette crise financière.

            Mais, si l'attention a porté essentiellement sur les grandes banques lors des derniers mois, il faut noter que d'            autres acteurs ont été également touchés par cette crise financière et certains d'entre eux ont déjà fait faillite. D'abord, l'attention des régulateurs et des autorités publiques doit se porter sur les assureurs. Cet intérêt est d'autant plus important que leurs normes de gestion ne les obligent à afficher leurs positions de risque. Ensuite, il faudrait examiner de près les fonds spéculatifs (hedge funds) dont un grand nombre avait pourtant parié sur une baisse des titres de crédits mais n'ont pas pour autant échappé à la crise. D'ailleurs, les craquements ont déjà commencé chez ces fonds avec la faillite retentissante du fonds du géant américain Carlyle. Il faut noter en passant que ce fond est dirigé par John Meriwether qui n'est pas à son coup d'essai et qui était déjà à la tête du fonds spéculatif LTCM lors de sa faillie en 1998 et qui a failli enfoncer le système financier mondial dans une crise sans précédent.

            Que faire alors pour faire face à ces inquiétudes et rassurer les acteurs financiers dont les réactions procycliques risquent de mettre de l'huile sur le feu. Il est bien connu que lors des périodes d'euphorie les agents sur les marchés augmentent leurs investissements et poussent cette euphorie plus loin alors que lors des moments de crise ils se retirent et accroissent par conséquent le chaos et la confusion. La communauté internationale semble s'être fixé comme priorité lors des prochaines semaines de déterminer l'ampleur des dégâts. En effet, le Forum sur la stabilité financière mis en place par le G7 à l'automne 2007 et présidé par Mario Draghi a mis l'accent dans son rapport rendu au mois d'avril 2008 sur la nécessité de faire la transparence totale sur le degré d'exposition de toutes les institutions financières et des grandes banques au risque. Ainsi, ce rapport, dont les recommandations ont été adoptées à l'unanimité par le G7, souligne que dans un délai de 100 jours les institutions financières doivent fournir "une information solide sur leurs risques lors de leurs prochains comptes semestriels et s'engager dans un augmentation de leurs fonds propres" afin de faire face à leurs risques. Par ailleurs, avant la fin de l'année, le Comité de Bâle dans la nouvelle proposition sur la réglementation des activités bancaires va procéder à un renforcement des contraintes en fonds propres sur les engagements des banques dans des opérations complexes.

            En définitive, en dépit de l'embellie qui règne sur les marchés internationaux après des semaines de turbulences, le doute et les quiétudes persistent. Des doutes qui s'expliquent par l'absence d'une information complète sur l'ampleur des risques pris par les banques. Toute la question est de savoir si ces mesures prises par les grands pays développés permettront de rétablir la confiance et de gérer ce risque systémique.

16 mai 2008

Chroniques d'une crise annoncée (6). La crise annonce t-elle une nouvelle économie globale?

La crise récente a ouvert d'importantes interrogations sur la nouvelle économie globale qui est en train de naître et de se mettre en place. Comment peut-on l'analyser ? Quelles sont ses principales caractéristiques? Serait-elle en mesure de créer une nouvelle dynamique de croissance et de développement partagée au niveau global ? Pourrait-elle favoriser l'émergence d'un nouveau pacte de civilisation et de co-développement? Autant de questions qu'analystes, experts et chercheurs ne cessent d'investir pour apporter des éclairages sur le monde de demain qui en train de balbutier devant nos yeux.

            Certes, il est difficile de mettre en exergue les caractéristiques d'un monde en devenir et qui ne cesse de changer, d'évoluer et de se transformer. Mais, d'ores et déjà on peut s'aventurer à en suggérer quelques traits essentiels. Le premier, et certainement un des plus importants, est le phénomène de globalisation avec l'instabilité et l'incertitude qu'il fait régner sur l'économie mondiale. Il faut souligner que depuis les années 80, notre monde n'a pas connu de périodes stables avec les crises financières, les différentes vagues de hausse des prix de l'énergie, les crises de la dette, les crises humanitaires et les catastrophes naturelles. Tout proche de nous ces derniers mois ont été marqués par la crise des "subripmes" aux États-unis et la grande peur qu'elle a fait courir au système mondial. Aussi, il faut rajouter aux perturbations sur les marchés financiers, la grande agitation sur les marchés énergétiques avec un prix du pétrole qui ne cesse de grimper atteignant des sommets qu'il n'a jamais connu par le passé. Il faut également mentionner la hausse récente des prix des produits alimentaires et les risques sociaux qu'ils font courir aux plus pauvres. On peut aussi souligner la grande instabilité qui touche les marchés des changes et cette forte baisse du dollar qui ne peut pour autant rétablir les grandes équilibres mondiaux et permettre à l'économie américaine de retrouver sa compétitivité et de résorber son déficit. On peut également mentionner les hausses récentes des cours de l'or qui devient la valeur refuge par excellence dans ces temps incertains et aléatoires. Ces errements des cours et des prix mondiaux et les crises financières à répétition sont les signes évidentes de notre temps. Mais, elles sont surtout révélatrices que notre monde est en train de rentrer une nouvelle temporalité. En effet, nous avons quitté la temporalité linéaire et sans heurts caractéristiques des années 60 et des Etats-nations pour entamer une nouvelle temporalité où le hasard, l'incertitude et parfois même le chaos et les catastrophes l'emportent sur le cours linéaire et apaisé de l'histoire. L'histoire dans la globalité prend un cours nouveau et une trajectoire plus agitée et plus turbulente.

            Ce nouveau cours de l'histoire est caractéristique de la globalisation et de l'effritement des mécanismes de régulation de l'ordre mondial. Rappelons-nous la sortie de la seconde guerre mondiale et de la formidable période de croissance que les grandes économies ont connu et qu'il est convenu d'appeler les trente glorieuses. Les intempéries et les tempêtes étaient rares. Les règles et les normes en place permettaient une gestion cohérente des mouvements des marchandises, des devises et des prix sur les marchés mondiaux. Or, ces mécanismes se sont effrités dès la fin des années 60 du siècle dernier et avec la fin du système monétaire international issu des accords de Bretton Woods. On a alors assisté impuissant à la montée des périls et des dangers ! Certes, des efforts ont été faits pour construire une nouvelle gouvernance globale capable de maîtriser ces  risques et ces menaces. Or, les crises récentes montrent qu'en dépit de ces efforts, il y a encore du chemin à faire pour que nous arrivions à mieux maîtriser notre globalité ! A moins que cette volonté de maîtriser le monde ne soit enterrée avec les rêves et les utopies de la modernité et que l'incertain, le fugace et l'éphémère ne soit les nouvelles caractéristiques de la post-modernité!

            Un autre élément important de notre monde d'aujourd'hui est la montée des économies du Sud qui commencent à jouer un rôle de plus en plus dynamique et deviennent de véritables piliers de l'ordre global. Fini les larmoiements de l'altermondialisme ! Désormais, le Sud n'est plus à la marge et n'est plus en quête charité ! Il est désormais au centre, même si certaines régions comme l'Afrique doivent encore retrouver un autre niveau de développement, et contribue fortement à l'émergence d'une nouvelle globalité plus ouverte à sa marge. La globalité se démocratise donc et donne naissance à un monde plus équilibré et polycentrique. L'émergence du Sud dans la globalisation est un phénomène majeur de notre histoire. Car rappelons-le depuis l'avènement du capitalisme et l'ère des révolutions à la fin du 17ième et au 18ième siècle peu d'économies ou de pays sont venus perturber l'ordre mondial et l'hégémonie des économies européennes comme la Grande Bretagne, la France, et l'Allemagne. Seul les États-unis ont percé cet ordre bien établi pour devenir, après la grande crise de 1929, la nouvelle puissance économique mondiale. Certes, le Japon a essayé depuis les révolutions des Meiji à rejoindre ce club très fermé des puissances mondiales mais les guerres ont réduit à néant le rêve de puissance du pays du soleil levant. Mais, cet ordre ne sera véritablement perturbé que dans les années 70 avec l'émergence de nouvelles économies qui bénéficient pour certaines de la reconstruction de l'après seconde guerre mondiale comme le Japon et l'Allemagne ou pour d'autres ont bénéficié de l'appui européen suite à leur intégration dans la nouvelle communauté comme l'Italie, l'Espagne ou la Grèce et le Portugal. Ce n'est que dans les années 80 que le monde s'ouvrira à sa marge et que l'on assistera d'abord à la victoire des dragons avec l'émergence de la Corée du Sud, de Taïwan, de Hong Kong et de Singapour comme de nouvelles puissances mondiales. Plus tard c'est au tour de la Chine, de l'Inde, du Brésil et de la Russie de demander une place sous le soleil de l'économie mondiale. Et, aujourd'hui c'est  à cette nouvelle génération de prétendants que certains appellent le "N-11" et d'autres "Les prochains 13" d'espérer intégrer ce club des puissants. Ainsi, la modernité économique et l'universel de la richesse longtemps fermés au Sud sont en train de s'ouvrir et d'emporter dans sa dynamique des peuples et des nations données par beaucoup d'orientalistes comme fermées aux sirènes de l'innovation, de la raison et de l'autonomie du sujet!

            Une troisième caractéristique du monde qui est en train de s'ouvrir est relative à la préoccupation écologique. Cette préoccupation a commencé à prendre forme à partir des années 70 avec les premières crises énergétiques et catastrophes naturelles. Très rapidement, le besoin de protéger la planète est apparu de manière forte sur la scène politique dans les pays développés et a commencé à s'introduire sur la scène internationale. Mais, ces premiers combats contre l'énergie nucléaire et pour la défense de la nature ont été renforcés dès la fin des années 80 par les travaux sur les changements climatiques qui ont confirmé les prévisions les plus catastrophiques sur l'avenir de la planète. Du coup, on a assisté à l'émergence d'une forte mobilisation pour faire face aux effets du changement climatique et du réchauffement de la planète. Cette mobilisation n'est plus par ailleurs limitée aux pays développés mais a trouvé également un large écho dans les pays en développement qui commençaient à s'inquiéter des effets de ces changements sur leurs populations et notamment sur les paysans pauvres. Mais, cette mobilisation a surtout été en mesure de battre en brèche le modèle productiviste qui a sévi depuis des décennies et qui a été au cœur de la modernisation des économies. Désormais, c'est un nouvel idéal qui se met progressivement en place, attentif aux effets des systèmes productifs sur la planète et qui cherche à préserver les ressources rares et à transmettre aux générations futures une planète propre et moins marquée par l'action violente de l'humain.

            Un dernier élément qui fait partie des principales caractéristiques du monde en balbutiement est à souligner. Il s'agit de la montée de l'économie du savoir et de l'intelligence. La montée des nouvelles technologies et de l'économie de l'information a été à l'origine d'une forte marginalisation des industries traditionnelles polluantes qui étaient au centre des révolutions industrielles dans les pays développés. Désormais, la compétitivité et le leadership passent par une plus grande maîtrise de la recherche et du savoir. On se rend compte que les investissements dans l'éducation et dans le futur sont les sources de succès des économies. Une course s'ouvre alors pour la maîtrise du savoir et pour développer de nouvelles sources de croissance et d'emploi. Cette course ne se limite pas aux pays développés mais les pays en développement s'inscrive dans cette quête de la science et du savoir.

            Ces éléments montrent bien qu'un nouveau monde est en train de se mettre en place et de remplacer progressivement celui hérité de la modernité et des grandes révolutions industrielles. Il s'agit d'un monde incertain, fugace, pluriel, respectueux de la nature et faisant de l'intelligence et du savoir ses véritables préoccupations. Il s'agit bien de ce que certains sociologues appellent le monde de la postmodernité qui devrait en finir avec le triomphalisme de la modernité, de la science et de la technique et qui ouvrira une nouvelle où un sujet plus modeste établira de nouveaux rapports ouverts sur l'Autre et attentifs à la nature.

15 mai 2008

LES PERSPECTIVES ECONOMIQUES EN AFRIQUE : Le temps des Rapports.....

par Mustapha Sadni Jallab*

Chers amis,

Depuis le lancement de ce blog, parallèlement à la publication de mes notes et de analyses, je voulais également en faire un espace d'échanges et de discussions sur les questions en rapport avec la globalisation, le développement et la culture. Je tiens à remercier tous ceux qui ont pris le temps de visiter le blog et de partager avec moi leurs idées soit directement sur le blog soit avec moi personnellement. J'ai également invité quelques amis à me faire parvenir leurs réflexions afin de les partager avec vous. Je suis heureux de poster aujourd'hui la rfélexion d'un ami qui a travaillé avec moi pendant quelques années sur les questions du développement de l'Afrique. Il s'agit de Mustapha Sadni actuellement économiste à la Commission Economique des Nations Unis pour l'Afrique. Je remercie Mustapha d'avoir répondu à mon invitation. Par ailleurs, je renouvelle cette invitation à tous les amis et aux lecteurs de ce blog.

Amicalement,

Hakim

Les perspectives économiques en Afrique: Le temps des rapports....

Mustapha Sadni*

En l’espace de quelques semaines, la Commission Economique des Nations Unies pour l’Afrique vient de sortir deux rapports très important sur les perspectives économiques du continent. Le premier, plus global, sorti lors de la conférence des ministres des finances de la CEA (organisé en avril dernier à Addis Ababa ) avait pour thématique l’Afrique après le consensus de Monterrey. Le second, plus détaillé au niveau des pays, et intitulé Perspectives Economiques de l’Afrique (PEA) traitait un thème particulièrement décisif cette année, le développement des compétences techniques et professionnelles et ce pour 35 pays. Ce dernier rapport a été lancé lundi dernier à Maputo (Mozambique) lors des 43èmes réunions annuelles de la Banque africaine de développement (BAD). Ce rapport sera ensuite présenté au grand public lors du huitième Forum international sur les perspectives en Afrique, qui se tiendra au Ministère de l'Economie, des finances et de l'emploi le 27 juin prochain, à Paris. Deux rapports où j’ai pu collaborer activement dans l’équipe de rédaction. Je vous livre donc quelques idées fortes.

Le premier intitulé « Rapport Economique de l’Afrique » et qui est une publication jointe entre la CEA et l’Union Africaine  met en exergue qu’en 2007, l’économie mondiale a enregistré un taux de croissance de 3,7% contre 3,9% en 2006. Ce ralentissement est partiellement imputable au renchérissement du pétrole et d’autres intrants auquel se sont ajoutées des perturbations sur les marchés financiers. En 2007, l’Afrique a enregistré un taux de croissance élevé (5,8%), légèrement supérieur au taux de 2006 (5,7%). Comme lors des années précédentes, la croissance du continent en 2007 a été impulsée essentiellement par une forte demande mondiale et des cours élevés des produits de base. D’autres facteurs à l’origine de la croissance en Afrique sont la consolidation de la stabilité macroéconomique et l’amélioration de la gestion macroéconomique, l’augmentation de la production de pétrole dans un certain nombre de pays, la hausse des flux de capitaux privés, l’allégement de la dette et la progression des exportations de produits autres que les combustibles. Suivi de l’industrie (41,5%) et de l’agriculture (13,8%), c’est le secteur des services qui a eu la part la plus grande (44,7%) dans le PIB de l’Afrique. La croissance s’est poursuivie dans tous ces trois secteurs en 2006.

Un fait important est que la reprise de la croissance économique en Afrique ne s’est pas encore traduite par un développement social véritable et l’inclusion des groupes vulnérables. Selon nos estimations, la croissance économique réelle s’améliorera légèrement pour atteindre un taux de 6,2% en 2008 contre 5,8% en 2007. Il est prévu que la décélération de l’économie aux États-Unis n’aura pas un grand effet sur l’Afrique et que la forte demande et les cours élevés des produits de base se maintiendront parallèlement à une forte croissance en Asie sans effondrement de la croissance en Europe. À mi-parcours entre l’adoption des OMD et la date butoir de 2015, les données disponibles indiquent que la grande majorité des pays africains ne réaliseront pas les objectifs si les tendances actuelles en matière de financement se poursuivent. C’est pourquoi la communauté internationale a maintenant centré son attention sur les moyens d’augmenter le financement à destination du continent et il a été reconnu que respecter les engagements figurant dans le Consensus de Monterrey est essentiel pour atteindre cet objectif.

L’édition 2008 des Perspectives économiques en Afrique (PEA) a pour thème spécial le "Développement des compétences techniques et professionnelles". Les PEA sont la référence essentielle sur l’état de santé économique du continent. Fruit d’une collaboration exemplaire entre la BAD, la Commison Economique des Nations Unies pour l'Afrique et le centre de développement de l’OCDE, ce rapport exhaustif établit précisément la situation économique pour 35 pays africains et proposent à partir de simulations macro-économétriques les perspectives de croissances pour 2009. Il offre également une analyse complète des développements économiques, sociaux et politiques actualisés du continent et pour chaque pays. Outil de référence pour quiconque travaillant sur les questions de développement en Afrique, c’est aussi quelque part le « guide du routard économique » pour quiconque souhaite s’informer et connaître la situation économique, sociale et politique du continent. Les 35 pays passés en revue dans cette septième édition des PEA représentent ensemble près de 87 pour cent de la population africaine et 95 pour cent de la production du continent. Quelques chiffres…L’activité économique de l’Afrique a progressé de 5.7 pour cent en 2007, et elle devrait se maintenir aux alentours de 6% en 2008 puis en 2009, à 5.9 pour cent. L’inflation s’acélère toutefois dans les pays importateurs nets de pétrole. Elle est passée  à 6.7 pour cent en 2007 contre 6.3 pour cent en 2006 et 5.5 pour cent en 2005, attisée principalement par la flambée des cours du pétrole et l’augmentation du prix des denrées alimentaires.


           Une grande incertitude plane sur ces Perspectives : l’ampleur et la gravité du ralentissement de l’économie américaine, qui commence à gagner d’autres pays, dans la zone OCDE et ailleurs. La situation semble s’aggraver depuis que les hypothèses sous-tendant ces Perspectives ont été établies, au début de l’année 2008. L’impact de l’augmentation des prix des biens alimentaires et les conséquences désastreuses sur l’alimentation est une autre incertitude forte de ces Perspectives. Notre étude de suivi des objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) confirme le diagnostic de la précédente édition : sur la base des tendances récentes, seuls six pays d’Afrique – pour la plupart en Afrique du Nord – sont susceptibles de réaliser l’OMD numéro 1, à savoir réduire de moitié le nombre de personnes vivant avec moins de un dollar par jour.

Un examen des systèmes de développement des compétences techniques et