Lectures pour l'été (4). "Le livre de Saladin" de Tariq Ali. Sabine Wespieser Éditeur 2008.
Tariq Ali est probablement l'un des essayistes les plus connus en Grande Bretagne sur les questions de l'Islam et du monde musulman. D'origine pakistanaise et installé à Londres depuis de longues années, il est connu pour son militantisme dans les mouvements politiques et syndicalistes mais aussi pour ses contributions dans les journaux et ses essais qui en on fait de lui l'un des meilleurs spécialistes du monde musulman outre-rhin. Mais, depuis de longues années Tariq Ali est devenu un personnage incontournable de la scène politique et intellectuelle londonienne au point que les Rolling Stones lui avait consacré une chanson à la fin des années 60 pour chanter ses engagements et ses luttes.
On ne connaissait de Tariq Ali que ses engagements ou ses essais. On a été tous surpris de savoir qu'il avait d'autres cordes à son arc et particulièrement qu'il était un romancier de talent. Au milieu des années 90, il a annoncé qu'il s'est engagé dans la rédaction de cinq romans majeurs sur l'histoire de l'Islam. Un moyen pour lui de répondre à certains orientalistes et à tous ceux qui ont prétendu que l'histoire du monde musulman n'est que violence, despotisme et refus des Lumières et de la raison. A travers ce quintet, il s'est donné comme objectif de mettre en exergue les pages glorieuses de l'histoire musulmane et particulièrement lors de l'âge d'or de cet empire. Il a voulu particulièrement montrer que cette période a connu une coexistence pacifique entre les trois monothéismes et surtout la contribution des savants musulmans à la philosophie, à la culture et aux sciences en général. On avait tous attendus avec impatience teintée de crainte les premiers romans de Tariq ali. On avait peur qu'il perde tout ce capital de sympathie et la confiance des lecteurs en s'attaquant à un domaine qui n'est pas le sien. Car la littérature reste un art particulier qui s'adresse aux émotions et aux sentiments les plus profonds et dispose de ses propres codes et narrations qui se distinguent de ceux qu'on utilise dans les essais qui s'adressent plus particulièrement à notre raison et à notre entendement.
Et, le premier roman intitulé "Un Sultan à Palerme" a été plutôt un succès où Tariq Ali a fait appel à sa culture encyclopédique, à ses réflexions politiques et surtout à sa finesse et à ses émois pour nous conter avec tendresse et affection le monde cosmopolite de la Sicile du 12ième siècle. Le second roman est celui du "Livre de Saladin" auquel nous consacrons cette chronique et qui est le dernier à avoir été traduit en français. Entre temps, Tariq Ali a pris goût à la littérature et a déjà publié le troisième roman intitulé "A l'ombre du grenadier" qui raconte l'expulsion des musulmans de l'Andalousie et un le quatrième qui s'intitule "La femme de pierre" et qui raconte la fin de l'empire ottoman. Le dernier roman et qui n'est pas encore achevé sera consacré à la fin du 20ième siècle. Ce quintet constitue une grande fresque historique des moments cruciaux dans l'histoire du monde arabo-musulman et qui raconte avec force détails et beaucoup de sensibilité l'apogée de cette civilisation et son déclin. Il constitue également une réponse à tous ceux qui ont considéré que l'histoire de l'Islam se résume à cette haine farouche de l'Occident et à une orgie de violence et de terreur!
"Le livre de Saladin" qui vient d'être publié en France raconte un de ses moments essentiels dans l'histoire du monde arabe avec la prise de Jérusalem par Saladin et la fin des guerres de croisades. Tariq Ali nous raconte cet épisode à travers un portrait de Saladin qui décide de prendre un érudit juif, Ibn Yacoub, élève du fameux érudit et médecin Ibn Maïmoun pour écrire ses mémoires. Ibn Yacoub s'atèle à cette tâche avec beaucoup d'énergie et de conviction et devient rapidement un familier de l'entourage du grand Saladin l'accompagnant dans ses rencontres, ses conseils de gouvernement mais aussi dans ses voyages et ses guerres. A travers cet portrait, Tariq Ali a essayé de percer les secrets de ce personnage mythique de l'histoire musulmane, comprendre ses engagements mais aussi rendre compte de ses peines et ses joies! A travers ses discussions avec les plus proches compagnons de Saladin, Ibn Maïmoun nous a dressé le parcours de Saladin depuis son jeune âge et son enfance heureuse à Baalbek. Il nous décrit également son apprentissage de l'art et de la stratégie militaire par son père et son oncle le grand chef kurde Cherkouh. A la mort de cet oncle, Saladin le remplacera et entamera son épopée militaire qui se terminera par la reprise de Al-Kods de la main des Francs.
Ce récit nous raconte l'histoire d'amour et l'idylle entre un peuple et son Chef. "Les cairotes, écrit-il, aimaient leur sultan. Ils connaissaient la modestie de ses goûts, contrairement aux califes fatimides, Salah al-Din n'avait pas imposé le peuple pour accumuler une fortune personnelle. Il récompensait généreusement ses soldats. Ses administrateurs avaient veillé à ce que le pays ne connaisse pas de famines. Pour toutes ces raisons et beaucoup d'autres, le peuple et ses poètes et musiciens voulaient qu'il pense à eux pendant son absence, et surtout qu'il revienne" (p. 240). A force de détails, ce roman peint l'image d'un Saladin fortement impliqué et engagé dans les luttes de son peuple. Mais, aussi on garde l'image d'un souverain simple et fortement opposé aux manifestations de pouvoir, d'opulence et de faste des autres empires. Mais, au-delà de ses qualités personnelles, Saladin était surtout un stratège politique et militaire. Politique dans la mesure où il a réussit, parfois en recourant à la force, à unir les différentes sultanats et régences à s'unir derrière son projet politique et sa volonté de libérer Al-Kods de la domination des croisés. Et, aussi militaire et Tariq Ali de nous raconter les détails de l'épopée de la libération de Jérusalem et comment Saladin s'est attaqué, après la grande victoire de Hattin, pendant deux ans à prendre le contrôle de toutes les villes portuaires une à une afin d'empêcher l'arrivée de nouveaux renforts d'Europe. C'est seulement à ce moment là qu'il s'est attaqué à Al-Kods qui est tombé sans difficultés comme un fruit mûr!
Mais, surtout et l'intérêt de ce roman est qu'il ne se résume pas au personnage de Saladin. Mais, au contraire, il nous emmène visiter tous les endroits magnifiques de ce monde musulman du 12ième siècle au Caire et à Damas. Mais, aussi il nous raconte des milliers de petites histoires, des amours, des trahisons, des haines et des joies qui réussissent à nous peindre un tableau réaliste et nostalgique de cette époque. Mais, à côté de Saladin, c'est surtout le portrait de la Sultanat Jamila qui ressort de ce roman. Belle et libre, la compagne préférée de Saladin est un personnage capable de discuter des grandes thèses philosophiques de l'époque et s'adonner au libertinage avec d'autres compagnes de Saladin. Ainsi, Jamila raconte t-elle ses rapports avec Halima une autre compagne de Saladin qui venait de la quitter à Ibn Yacoub "pendant des mois, comme tu le sais, nous avons été inséparables. Nous ne comptions plus les jours passés ensemble. Je lui ai appris à apprécier la philosophie andalouse et la poésie satirique de nos beaux esprits cairotes et damascènes. Nous riions des mêmes choses. Nos animosités aussi concordaient. Pour ne pas offenser ta délicate sensibilité, je ne décrirai pas nos nuits, mais crois-moi, Ibn Yacoub, quand je te dis qu'elles m'émeuvent encore. Nous jouions ensemble comme la flûte et la lyre" (p. 273). Des passages qui en disent beaucoup sur le niveau de raffinement des sociétés musulmanes et des palais de l'époque. Ils nous donnent également une image différente de la femme dans les sociétés musulmanes de celle véhiculé par l'orientalisme et autres adeptes des thèses des chocs des civilisations.
Tariq Ali nous donne aussi l'occasion dans ce roman d'apprécier sa vaste culture et sa grande connaissance de la culture musulmane comme des autres monothéismes comme ces passages sur la place de la chair dans les différentes religions, la place de l'image et de la figuration dans les différentes religions. On pourrait également apprécier la grande connaissance du romancier des classiques de la philosophie islamique dont Ibn Rushd et Ibn Hazm.
"Le livre de Saladin" de Tariq Ali est à lire impérativement pour nous remémorer un moment important dans l'histoire de l'islam et aussi ressentir le grand raffinement que cette civilisation a pu atteindre dans ses moments de splendeur.
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