La Nouvelle Vague, cette bande de copains qui a porté le renouvellement du cinéma français à partir de la fin des années 50, aurait eu cinquante ans cette année. Cette appellation est due à Françoise Giroud qui l’a utilisée à la Une de l’Express au mois d’octobre 1957 dans une enquête sur les jeunes pouces qui feront la France de demain et à laquelle le cinéma laisse peu de place. Mais, la révolution dans le domaine du cinéma était déjà en cours et elle était portée par une bande de copains jeunes et désinvoltes qui voulaient en finir avec le cinéma classique de la France d’avant-guerre. Pourtant les prémisses de cette révolution ont eu lieu bien plus tôt. En 1954, celui qui n’était à l’époque qu’un critique cinématographique, François Truffaut, écrit dans les Cahiers du Cinéma un article intitulé « Une certaine tendance du cinéma français » avec une rare violence contre les metteurs en scène de l’époque et souligne que « Delannoy, Autant-Lara, Christian-Jaque, Aurenche ne sont pas seulement des truqueurs, mais aussi des imposteurs et des salauds ». Mais, au-delà de ces excès, François Truffaut remet en cause de manière radicale l’écriture cinématographique en vogue à l’époque avec ses adaptations, ses décors, ses lumières, ses dialogues et ses mises en scènes toujours prévisibles. Par ailleurs, Truffaut poursuivra son œuvre de critique systématique du cinéma classique et ses appels à un renouvellement profond du cinéma français.
Un souffle libertaire commence alors à souffler sur le cinéma français pour le faire sortir de son académisme et l’ouvrir sur les soubresauts de notre monde ! Mais cette révolution commencera vraiment avec la prise de contrôle des Cahiers de Cinéma par cette bande de copains de François Truffaut dont Chabrol, Rohmer, Rivette et Godard vont devenir les têtes pensantes de cette importante revue de critique cinématographique. La nouvelle ligne éditoriale de la revue sera consacrée à une critique au vitriol du cinéma à papa des années 50.
Mais, cette bande de copains ne se suffit pas de la critique et veut passer à l’action pour donner libre cours à leur nouveau projet cinématographique. Mais, le système de production français de l’époque était fermé et son accès facile à la réalisation d’un film.Or, cette nouvelle bande de copains décide de faire fi de ces obstacles et fait de leur amitié et de leur solidarité un moyen de dépasser ces obstacles. Ils feront appel à leurs familles comme François Truffaut qui a fait financer « Les 400 coups » par son beau-père ou Chabrol qui a consacré un héritage pour financer « Le Beau Serge ».
Ainsi, la Nouvelle Vague va passer à l’action et les premiers films seront d’énormes succès publics comme « Le beau Serge », « Les 400 coups », et surtout « A bout de souffle » de Godard. C’était une belle époque où une génération entière s’est essayée au cinéma. « C’était l’époque où il suffisait de n’avoir rien fait pour devenir cinéaste », dira quelques années plus tard Claude Chabrol. Ainsi entre 1958 et 1962 plus de 100 premiers films ont été produits et en 1962 « Les Cahiers » avaient publié un dictionnaire comptant 162 nouveaux cinéastes français.
Mais, au-delà du nombre de films et de cinéastes dont d’ailleurs beaucoup se sont arrêtés à leur premier film, cette nouvelle vague aura surtout marqué l’histoire du cinéma mondial par la nouvelle écriture cinématographique qu’elle a développée. Désormais, les nouveaux films seront en rupture totale avec l’académisme d’antan et les metteurs en scène vont quitter les studios pour investir les rues, les lieux de vie. Ces nouveaux films vont également rompre avec la théâtralité classique pour adopter des jeux d’acteurs libres et des dialogues impertinents. Il faut dire que cette nouvelle écriture cinématographique avait bénéficié d’un grand nombre d’innovations techniques dont le développement de nouvelles caméras plus légères qu’on pouvait porter à l’épaule pour les scènes en extérieur. Aussi, les grands laboratoires avaient mis au point de nouvelles pellicules plus sensibles qui ne justifiait plus le recours aux grands éclairages !
Un souffle de liberté avait donc sonné sur le cinéma français et une nouvelle génération de jeunes cinéastes libres et désinvoltes avait pris le pouvoir. Mais, cette bouffée d’air frais s’inscrivait dans une poussée libertaire plus globale de la jeunesse contre l’ordre bourgeois et les normes sociales archaïques et traditionnelles. Cette contestation atteindra son apogée dans la révolte de mai 68 et dans cette quête d’utopie et de révolution. D’ailleurs, la Nouvelle Vague aura également son mai 68 et Truffaut, Godard et d’autres cinéastes prendront le contrôle du festival de Cannes lors de cette année.
Mais, on a souvent tendance à faire de cette Nouvelle Vague la seule révolte contre l’académisme dans le cinéma et on oublie souvent les contributions du néo-réalisme italien, du jeune cinéma allemand ou même de John Cassavetes qui a tourné en 1957 « Shadows » dans les rues de New York. Ainsi la rupture avec l’académisme et la volonté d’inscrire le cinéma dans la vie ont constitué un phénomène mondial qui a mobilisé la jeunesse dans beaucoup de pays pour construire un nouveau cinéma plus ouvert sur les angoisses, les joies et les enchantements des gens.
Au moment où on fête le cinquantenaire de la Nouvelle Vague et où l’insolente beauté de Bernadette Laffont, la légèreté de Jeanne Moreau, la sensualité érotique de Anouck Aimé et l’allégresse de Anna Karina paraissent lointaines, il faut se rappeler l’influence que ce nouveau cinéma a eu dans nos contrées. Beaucoup de cinéastes africains et arabes ont été influencés par ces nouvelles figures. Cette influence s’est exercée à travers la critique par des revues comme « Les Cahiers ». Elle s’est aussi faite à travers les films de la Nouvelle Vague qui, à l’époque, étaient projetés et longuement analysés dans les ciné-clubs. D’autres enfin ont pu avoir un accès direct à cette nouvelle philosophie cinématographique à travers les enseignements dans les grands instituts cinématographiques en France et ailleurs. Du coup, de Sembène Ousmane à Youssef Chahine et de Ridha Behi à Souheil Ben Barka, qui de nos cinéastes n’a pas adopté cette écriture intimiste et quelque peu engagée dans ses films ? Par ailleurs, nos cinématographies naissantes avaient également rompu avec les grands studios pour aller retrouver la vie dans les rues, les cafés et autres lieux du quotidien. Aussi, nos cinéastes ont opté pour des jeux d’acteurs et des dialogues plus libres qui rappellent la vie de tous les jours. En quelque sorte, nos films sont devenus grâce à l’influence de la Nouvelle Vague l’expression de nos joies, de nos angoisses et de nos interrogations et le cinéma est devenu notre monde !
Pour ces raisons, le cinquantième anniversaire de la Nouvelle Vague est quelque part aussi le nôtre !
Une bonne analyse.
Rédigé par: blanca zutta | 12 mars 2008 à 12:19