Les temps ont beaucoup changé depuis le début des années 80 où les pays du Tiers-Monde croulaient sous le poids de la dette qu’ils avaient contractée dans les années 70 et nombre d’entre eux n’échappaient aux cessations de paiement que grâce aux rééchelonnements de dette que leur accordaient avec beaucoup de difficultés les grandes banques internationales. Depuis, les choses ont beaucoup changé et les pays du Sud sont devenus un important acteur de l’économie mondiale. Que l’on en juge ! Ces pays ont enregistré pendant plus de trois décennies pour les économies asiatiques des taux de croissance impressionnants. Par ailleurs, ils ont amélioré de manière nette leurs positions dans le commerce mondial et sont devenus d’importants exportateurs de produits manufacturés et de nouvelles technologies. Certains d’entre eux avaient d’ailleurs quitté le club des pays pauvres pour s’introduire dans celui beaucoup plus fermé et select des pays développés ou de l’OCDE. Aujourd’hui les experts n’évoquent plus que le dynamisme de la Chine et de l’Inde qui ont réussi à tirer la croissance mondiale devant le marasme et la morosité des grandes économies développées.
Mais, aujourd’hui il y a un autre phénomène qui attire l’attention des experts et certaines réactions protectionnistes de la part des pays développés. Il s’agit du phénomène des fonds souverains détenus par des Etats ou ce qu’on appelle communément les « Sovereign Wealth Funds » qui détiennent d’importantes réserves et qui envahissent les marchés des pays développés faisant leurs emplettes de sociétés et de grandes banques. Certes, ces fonds souverains ne sont pas récents et le Koweït a créé son fonds en 1960 et Singapour le sien en 1974. Par ailleurs, ces fonds ne sont pas tous en provenance des pays du Sud. Pour preuve le fonds des générations futures de la Norvège dispose d’un trésor de guerre de plus de 300 milliards de dollars et constitue un acteur important sur la scène internationale.
Alors pourquoi toute cette agitation médiatique et tout ce bruit n’est-il pas pour rien si ses fonds ne sont pas récents et s’ils viennent également aussi bien des pays du Nord comme des pays du Sud ? Or, la véritable nouveauté derrière cet intérêt croissant des experts, des médias et même des politiques est l’importance prise aujourd’hui par ces fonds souverains. En effet, si leur rôle était relativement marginal dans les années 70 et dans les années 80 aujourd’hui ils disposent d’une manne financière sans précédent et jouent un rôle majeur dans l’économie mondiale. A vous d’en juger ! On estime aujourd’hui que ces fonds disposent de la bagatelle de 2500 milliards de dollars. Par ailleurs, ces actifs vont augmenter rapidement et une étude de la Banque Morgan Stanley estime que ces actifs vont atteindre les 5000 milliards de dollars en 2010 avant d’atteindre la somme pharamineuse de 12 500 milliards en 2015, de quoi faire trembler l’économie mondiale et de faire peser les plus grandes incertitudes sur la globalisation !
Mais, l’autre nouveauté est le poids des fonds en provenance de la marge et des pays du Sud qui, semble-t-il, est derrière ces inquiétudes et ces interrogations. Il faut noter que l’essentiel des actifs de ces fonds souverains proviennent de pays en développement et les fonds en provenance des Emirats Arabes Unies représentent plus du tiers du total (875 milliards de dollars). Et d’autres pays du Sud de détenir d’importants fonds dont la Chine avec 300 milliards de dollars, l’Arabie Saoudite avec 235 milliards, le Koweït avec 213 milliards et le Qatar et l’Algérie avec successivement 50 et 43 milliards de dollars. Plus inquiétant encore pour certains pays développés est le fait que certains pays de la marge projettent d’augmenter rapidement leurs fonds. Ainsi, la Russie compte par exemple consacrer à partir de 2008 près de 40 milliards de dollars par an de ses recettes gazières pour ces fonds d’investissements futurs. Mais, l’annonce la plus importante est venue de la Chine qui a annoncé son intention de consacrer près de 300 milliards de dollars par an à ses investissements à l’étranger.
Plus important encore ce sont les stratégies d’investissement que ces Etats mettent en place pour utiliser leurs fonds. Fini la stratégie du père de famille qui se limitait à l’acquisition des bons du trésor américain ! Aujourd’hui, l’image du « cheikh en turban » qui nous est souvent donné par la presse internationale et qui investit sans être trop regardant sur les bénéfices, a survécu et ce sont de nouveaux loups de la finance qui sont derrière une stratégie d’investissement agressive et bien ciblée. Ainsi, par exemple, l’Emirat de Dubaï a pris le contrôle de 3,12% du capital du groupe aéronautique européen EADS qui fabrique Airbus et a lancé une OPA de 4 milliards de dollars sur la bourse suédoise OMX.
Or, le dynamisme de ces nouveaux ogres financiers a été à l’origine d’une levée de boucliers dans les pays développés et beaucoup de voix se sont levées pour accentuer le contrôle et la surveillance de ces capitaux. Certains pays ont mis en place des commissions et des comités qui vont examiner toutes les opérations d’investissements en provenance de l’étranger et se sont déjà opposés à certaines opérations de prise de contrôle par ces fonds souverains en provenance du Sud. Fini le discours sur la libéralisation des économies qui accompagnait la globalisation ! C’est le discours protectionniste qui prend le pas pour faire face à la menace qui vient de la marge. Cette attitude risque de peser dans l’imaginaire et pourrait faire penser que la libéralisation n’est bonne que tant qu’elle compatible avec les intérêts de certains ! Aussi, ce phénomène devrait nous faire beaucoup plus réfléchir sur la globalisation qui est trop souvent perçu comme le lieu de marginalisation et d’appauvrissement du Sud ! Loin de nier le risque que la globalisation fait courir aux plus pauvres, il est important aussi de souligner que l’intelligence, l’innovation et la compétitivité peuvent aussi amener le Sud à quitter la marge et à être au centre de la globalisation.
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