Cet ouvrage de Jean-Loup Amselle est une excellente invitation au voyage au sein du développement récent des sciences sociales au niveau global. Anthropologue de formation, on lui doit une série d'études et de travaux sur certains réseaux marchands en Afrique. Mais, depuis quelques années il s'est éloigné progressivement de son domaine d'étude originel pour appliquer ses méthodes d'anthropologue sur un nouveau terrain d'enquête à savoir le monde des idées. Et, le résultat est un passionnant voyage dans le développement des études en provenance du Sud et qui cherchent à remettre en cause l'hégémonie de la pensée occidentale.
Le point de départ de Amselle est la crise de la pensée occidentale et la montée des pensées alternatives qui cherchent à rompre et à réduire à néant le caractère hégémonique de la pensée des philosophies de la modernité et de l'universalisme occidental. D'entre de jeu et dès l'introduction l'auteur souligne le contexte de cette enquête. "Le monde à l'envers, écrit-il, tout sens dessus dessous. Rien ne va plus, les jeux sont défaits: l'Occident fait eau de toute part et les rats quittent le navire. Toute une série d'images me vient à l'esprit en, ce mois de juillet 2005, finissant par évoquer pour moi ce délitement supposé de l'Occident et la montée concomitante, concurrente de pensées, de philosophies qui contestent à l'Europe et à l'Amérique leur intention de dominer le monde, c'est-à-dire, dans les termes de leurs contempteurs, mettre en question leur prétention à l'universalité" (p. 7).
Ainsi, le crime est précisé et il s'agit de cette tentative de tuer la pensée occidentale et de lui proposer une alternative qui prend ses origines au Sud et non plus dans l'univers désenchanté de l'Occident! Et, le détective peut ainsi commencer son enquête et reconstruire les fils distendus de ce crime. Il commence d'abord par identifier celui qui depuis des années est le gourou et celui qui a été à l'origine de ces tentatives d'assassinat de la pensée occidentale. Et, Amselle de préciser "un auteur, un philosophe semble occuper une place à part dans ce phénomène de mise à distance de la pensée occidentale: il s'agit, on l'aura deviné, de Heidegger" (p. 9). En effet, c'est Heidegger qui a traversé selon le détective/anthropologue la pensée occidentale pour y prêcher le relativisme et une critique profonde de cette civilisation qui a progressivement dressé la technique comme le nouveau mythe des temps modernes. Les réflexions de Heidegger ont encouragé la subversion contre l'universalisme occidental et ont encouragé par conséquent cette ambiance délétère qui favorisera ce crime. Mais, la pensée de Heidegger nourrira surtout la pensée de Deleuze, Foucault et Derrida, les pères de la déconstruction et de la ce qu'on a appelé outre-atlantique, la French Theory qui assumeront la responsabilité morale directe de ce crime et de cette volonté d'en finir avec le père. "C'est en effet une posture commune, précise Amselle, de contestation de la pensée et de la philosophie occidentales en tant que métarécit des origines qui réunit ces trois philosophes" (p. 14). Et, surtout les théories de la déconstruction ont donné à ces nouvelles pensées alternatives les concepts fondateurs comme ceux de l'hybridité et de la créolisation. "En cela, écrit Amselle, l'hybridité est devenue la forme paradigmatique de la post-colonialité parce qu'elle exprime la situation de porte-à-faux des cultures dominées au sein d'un espace international hiérarchisé" (p. 23).
Mais, avant de faire le tour du monde des criminels possibles, l'auteur s'arrête sur d'autres figures marquantes de la critique de la pensée occidentale et qui ont été à l'origine de la montée des pensées alternatives comme H. Arendt, F. Fanon et surtout E. Saïd qui avec sa critique de l'orientalisme a été une référence et un point de départ à toutes ces tentatives de tuer le père. La recherche des criminels peut alors le commence et ce tour du monde des idées va commencer en Afrique où l'auteur nous présentera les penseurs les plus influents sur ce continent de Samir Amin, à Mahmood Mamdani sans oublier les nouvelles générations comme Mamadou Diouf, Souleymane Bachir Diagne et l'enfant terrible de la pensée africaine contemporaine et probablement le penseur le plus vigoureux Achille Mbemebe. Ce tour d'horizon nous permettra de mieux comprendre la complexité de ces pensées ainsi que cette lutte qui oppose depuis des années un héritage d'un marxisme dépassé de mode et un autre courant qui au nom de l'authenticité cherche à fonder une nouvelle africanité. Cette opposition ne semble pas produire de nouvelles formes de pensée vivantes et capables mieux comprendre un réel de plus en complexe et sourd aux concepts et aux analyses!
Cet échec n'est pas propre à la pensée en Afrique et il a traversé l'ensemble des courants de pensée qui cherchent à couper avec l'universalisme des philosophies de la modernité. Et, le prochain champ d'analyse et de quête des criminels est l'Inde et cette profonde richesse qui caractérise ses dynamiques intellectuelles récentes. Amselle s'intéressera particulièrement à des auteurs comme Ranjit Guha, Gyan Prakash, Partha Chatterjee, Gayatri Spivak, Dipesh Chakrabarty et Ashis Nandy qui seront à l'origine du développement du courant des Subalternes Studies qui auront une influence sans précédent sur la scène intellectuelle mondiale. Ces courants réfutent l'écriture historique traditionnelle qui ne met l'accent et ne s'intéresse qu'aux institutions et aux élites. Ils opèrent une rupture méthodologique qui consiste " à privilégier le recueil de l'expression des gens d'en bas – des opprimés, des dominés, des subordonnés, des hors caste, en un mot des subalternes- au détriment des idées, des opinions et des points de vue de l'élite, lesquels formaient traditionnellement l'ordinaire de l'histoire indienne" (p. 29). Et, l'auteur de mettre en exergue les ambiguïtés et les difficultés de cette tentative de rompre avec l'universalisme occidental. En effet, à trop vouloir se différentier et à se frayer un autre chemin, ces pensées subalternes se réfugient dans la religion et les mythes fondateurs de l'Inde. "De la sorte, écrit Amselle, les Subaltern Studies, cette approche visant à placer les masses laborieuses – "les damnés de la terre"- d'Inde et du Tiers-monde sur le devant de la scène historique prend la tournure d'un éloge démesuré de la spécificité culturelle" (p. 151). Mais, ces impasses intellectuelles prennent des allures plus politiques et se trouvent à l'origine d'alliances contre-nature lorsque la gauche post-moderne et libertaire qui a développé les études subalternes se trouve l'allié des thèses de la droite nationaliste et du culturalisme le plus réactionnaire.
Après l'Afrique et l'Inde, l'auteur poursuit son voyage en Amérique Latine et met en exergue également cet essor de l'indigénisme au Chiapas au Mexique et chez les Indiens dans d'autres pays d'Amérique Latine et Centrale. Il met également en lumière les mêmes ambiguïtés et les mêmes impasses avec cette difficulté pour les pensées alternatives à se frayer un chemin nouveau entre le positivisme agressif et le relativisme réactionnaire.
Mais, surtout et au terme de son voyage, Amselle pose des questions essentielles quant à la pertinence du projet et à ses dangers car à force de mettre l'accent sur cette différence entre l'Orient et l'Occident on finit par réclamer le caractère essentiel des cultures du Sud et à fonder les bases du choc des civilisations. Il se demande en conclusion si ce "programme ne débouche pas lui-même sur un processus de purification ethnique du savoir et, partant, ne renforce pas le choc des civilisations que l'on s'attache par ailleurs à dénoncer" (p. 273). Ainsi, à trop vouloir tuer le père, l'assassin, nous explique le détective Amselle, finit par retourner l'arme contre-lui.
"L'Occident décroché" de Jean-Loup Amselle est à lire non seulement parce qu'il constitue une enquête et un voyage fabuleux dans les méandres des sciences sociales contemporaines mais aussi parce qu'il montre la difficulté de construire un nouveau chemin entre l'universalisme offensif et les chaînes du relativisme!
Merci Bruno pour tes commentaires.
Amicalement,
Hakim
Rédigé par: Hakim Ben Hammouda | 02 septembre 2008 à 11:11
Merci, cette présentation est séduisante...et surtout nous offre une vision régionale et mondiale des richesses de notre monde.
Cordialement
F.
Rédigé par: Fabien | 01 septembre 2008 à 22:31