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28 août 2008

Lectures pour l'été (7). "L'Homme qui tombe" de Don DeLillo. Actes Sud 2008.

Chers amis,

Après quelques jours de vacances, je reprends mes notes sur le blog. L'expérience de l'année passée a été enrichissante et votre large participation m'a encouragé à produire toutes les semaines de nouvelles chroniques. Je reprends la série entamée avant le départ en vacances sur les propositions de lectures pour l'été. Ces propositions resetent pertinentes pour les longues soirées d'automne et d'hiver à venir. J'espère que vous serez nombreux à poursuivre cette aventure avec moi et à m'encourager et à discuter avec moi ces réflexions critiques sur la culture, le politique et l'économie dans ses temps incertains de la globalisation.

Amicalement,

Hakim

Don DeLillo est considéré outre-atlantique comme un des plus importants romanciers contemporains. Né à New York en 1936 de parents émigrés italiens. Il a développé depuis quelques années une œuvre romanesque de grand qualité et qui a fait de lui selon le célèbre critique Harold Bloom l'un des quatre romanciers américains dignes d'intérêt avec Thomas Pynchon, Philip Roth et Cormac McCarthy. Son œuvre romanesque est assez significative des interrogations et des inquiétudes de notre époque. Particulièrement, cette œuvre complexe est habitée par l'angoisse de la mort, de la disparition et de la fin!

            C'est tout naturellement que Don DeLillo s'est intéressé aux évènements du 11 septembre et aux traumatismes qu'ils ont laissé chez les américains. Dans un style intimiste et fluide, "L'Homme qui tombe" fait un suivi croisé de deux groupes. Le premier à travers Keith qui travaillait probablement dans l'une des deux tours du World Trade Center après les attentats. De l'autre Hammad, Amir et les autres que Don DeLillo a suivit depuis l'Allemagne et qui seront à l'origine de la planification et de l'exécution de ses attentats. Ces portraits croisés seront la ligne directrice de ce roman énigmatique et complexe et qui permettront au romancier d'être le témoin de la blessure et du drame de la société américaine après les attentats.

            Don DeLillo commence son roman par la description de Keith et ses foules d'anonymes qui cherchent à échapper au feu dans les deux tours le jour des attentats. A l'image d'un cinéaste il décrit ces fuites interminables avec une forte précision et détails. D'ailleurs, cette scène revient tout au long du roman comme s'il voulait rappeler qu'elle était au fondement du traumatisme. Keith et les autres ne cessent de raconter dans ce roman cette fuite qui ne finissait pas comme si la thérapie commençait par la nécessité d'échapper à ce souvenir. "Nous continuions simplement à descendre, raconte t-il à son ex-femme Lianne. L'obscurité, la lumière, encore l'obscurité. J'ai l'impression d'être encore dans l'escalier. Je voulais ma mère. Si je vis jusqu'à cent ans, je serai encore dans l'escalier. C'était si long que c'était presque normal, d'une certaine façon. Nous ne pouvions pas courir, alors il n'y avait pas de frénésie, pas de bousculade. Nous étions coincés ensemble. Je voulais ma mère. ça ce n'est pas un tremblement de terre, à dix millions de dollars par an" (p. 73). Et, tous ces longs passages et cette évocation de la fuite des deux tours en flamme sont aussi forts et marqués par cette confusion des sentiments chez ces individus. Ils étaient écartelés entre l'espoir d'échapper à une mort certaine et la probabilité de sombrer avec la tour et les autres. Mais, au milieu de cette lutte entre les deux sentiments, apparaissent des êtres chers qui font un passage éphémère pour revenir de nouveau habiter l'esprit de Keith et des autres comme s'il les aidaient à se raccrocher à l'espoir de la vie.

            Dans ce roman Don DeLillo s'intéresse également aux raisons qui ont poussé ces jeunes gens qui ont effectué ces attentats. Qui sont-ils? D’où viennent-ils? Pourquoi ont-ils commis ces actes? Quels sont leurs mobiles? Pourquoi s'attaquent-ils à l'Amérique? Après avoir échappé à la mort, Keith s'est dirigé sans le savoir chez son ex-femme pour y trouver refuge. En sa compagnie il cherche à comprendre les raisons de ces actes. Il privilégie les arguments politiques et lui dit "ils portent un coup à la domination de ce pays. Et ils s'y emploient pour montrer à quel point une grande puissance peut être vulnérable. Une puissance d'ingérence, d'occupation" (p. 60). Mais, Lianne s'oppose à cette analyse politique et suggère "ce n'est pas l'histoire de l'ingérence de l'Occident qui ronge ces sociétés. C'est leur propre histoire, leur mentalité. Ils vivent dans un monde clos, par choix, par nécessité. Ils n'ont pas été de l'avant parce qu'ils ne voulaient pas, ou n'essayaient pas" (p. 61). Et, Don DeLillo semble privilégier cet argument de l'échec de la civilisation et de la modernité dans nos contrées qui est derrière cette fuite en avant et cette guerre ouverte des islamistes contre les impies. C'est cet argument qu'il évoque encore lorsqu'il se rend aux côtés de ses jeunes radicaux et décrit l'atmosphère qui y règne. "Il flottait un sentiment d'histoire perdue, écrit-il. Ils étaient isolés depuis trop longtemps. Voilà de quoi ils parlaient, de leur étouffement par d'autres cultures, d'autres avenirs, de cette volonté dominante des marchés financiers et des politiques étrangères qui tenait tout dans son étreinte" (p. 101). Mais, de tout cet univers et de cet environnement qui rappelle le passé et s'entête à fuir l'avenir reste une image d'un de ces terroristes que Lianne n'arrivait pas à effacer du fonds de sa mémoire. "Elle vit le visage dans le journal, l'homme du vol 11, écrit-il. Un seul des dix neuf semblait à ce point avoir un visage, qui vous fixait de l'intérieur de la photo, tendu, avec ce regard acéré qui semblait trop informé pour appartenir à une photo sur un permis de conduire" (p. 28).

            Mais, une grande partie de ce roman est consacrée à l'ampleur de ce drame et de ce traumatisme pour les américains. Don DeLillo souligne dans des termes simples et poignants en même temps l'ampleur de cette blessure comme lorsqu'il rapporte les écrits de ces milliers d'anonymes sur les évènements. "Ils écrivirent sur les gens qu'ils connaissaient qui étaient dans les tours, ou près de là, et ils écrivirent sur Dieu. Comment Dieu avait-il pu laisser faire cela? Où était Dieu quand c'était arrivé?" (p. 77). Et il rapporte encore des paroles de ces individus perdus et qui longent les rues sans destination comme si l'écriture était le moyen de se libérer de ce drame qui les obsède. Le romancier rapport aussi les paroles de Benny T qui "était heureux de ne pas avoir la foi parce qu'il l'aurait perdues après ça". Il rapport aussi les paroles torturés de Carmen G. qui "voulait savoir si tout ce qui nous arrive fait nécessairement partie du programme de Dieu. Je suis plus près de Dieu que jamais, plus près, plus près, je serai plus près" (p. 77). Aussi, les paroles de Omar H. qui "avait eu peur de sortir dans la rue. les jours qui avaient suivi. Les gens le regardaient, lui semblait-il" (p. 77).

            Comment échapper à ce traumatisme? comment vivre avec cette obsession sans devenir fou? Voilà les questions que l'Amérique se pose depuis ces attentats. L'écriture était un moyen de se libérer du poids de ce choc. Pour d'autres c'est la poésie qui se chargera de les libérer de cette charge. "Les gens lisent de la poésie, souligne Lianne. Des gens que je connais, ils lisent de la poésie pour adoucir le choc et la souffrance, cela leur procure une sorte d'espace, quelque chose de beau dans le langage qui leur apporte du réconfort et de la sérénité. Je ne lis pas de poésie. Je lis les journaux. J'enfonce ma tête entre les pages et je deviens folle et enragée" (p. 55).

            "L'Homme qui tombe" de Don Lillo est à lire absolument. Dans un style intimiste et dans un langage recherchée et poignant, il arrive à ressortir l'ampleur du traumatisme et de la blessure profonde causés par les attentats du 11 septembre en Amérique.

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Commentaires

Merci Fabienne pour votre commentaire et votre fidélité.
Amicalement,
Hakim

Bonjour Hakim et bon retour,
Merci pour ces notes qui sont toujours tres enrichissantes.

Cordialement

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