Chers amis,
Avant de passer à une nouvelle série sur la crise financière, je souhaite partager avec vous une note proposée par un ami Wajdi Khemakhem sur la question de la sécurité alimentaire. Cette note fait suite au débat important suscité par la crise alimentaire et la hausse des prix des produits agricoles. Il s'agit d'une réflexion importante et que je souhaite partager avec vous. Merci à Wajdi et nous attendons vos commentaires.
Amicalement,
Hakim
I. INTRODUCTION :
Garantir la sécurité alimentaire d'une population est le plus ancien et fondamental objectif de toute politique de développement économique et social d’une nation.
Le concept de sécurité alimentaire employé dans les accords de l’OMC est basé sur la définition universellement admise et qui fait référence à la disponibilité ainsi qu'à l'accès à la nourriture en quantité et qualité suffisante. D’après cette définition, la sécurité alimentaire comporte quatre dimensions:
- Disponibilité (production intérieure, capacité d'importation et de stockage) ;
- Accès (dépend du pouvoir d'achat et de l'infrastructure disponible) ;
- Stabilité (des infrastructures mais aussi stabilité de l’environnement économique et social) ;
- Salubrité, qualité et hygiène.
Toutefois, lorsque le prix à payer pour assurer la disponibilité et l'accès à la nourriture devient très coûteux, la solution théorique consistant à accorder au libre-échange international un rôle essentiel peut ne pas être suffisante.
D’après l’édition de juin 2006 du rapport perspectives de l’alimentation de la FAO
En effet, le cours du blé a connu des records historiques puisqu’il a progressé de plus de 300% en l’espace d’un an. Les prix du sucre ont connu, eux aussi, des augmentations spectaculaires puisqu’ils ont progressé dans le sillage des prix croissants du blé. Les prix des huiles végétales ont plus que doublé cotant jusqu'à 1300 $ la tonne en 2007. Le cours du riz a aussi augmenté d’une manière importante puisqu’il est vendu à 500 $ la tonne, soit une augmentation de 64% en 2007 par rapport à 2006.
En plus des consommateurs, les éleveurs subissent l’augmentation sensible des prix de leurs matières premières. Les éleveurs de volailles, les producteurs de viande bovine et ovine sont, en effet, dans une situation de plus en plus difficile.
Cette instabilité croissante des prix, conjuguée à la hausse des prix du pétrole, pose davantage la question de la sécurité des approvisionnements en denrées alimentaires de plusieurs pays. Cette question n’est pas suffisamment appréhendée dans les discussions de l’OMC.
Le point où se trouvent actuellement ces discussions donne à penser que nous nous éloignons des objectifs de départ de ce cycle à savoir le développement, thème qui recouvre tous les aspects des négociations. Celles-ci doivent, par conséquent, nous conduire à engager une réflexion approfondie sur les thèmes et le contenu même de la négociation, car on ne peut ignorer la situation exceptionnellement tendue qui prévaut sur les marchés mondiaux des denrées alimentaires et les prix record atteints qui affectent les capacités des pays importateurs d’aliments de subvenir aux besoins essentiels de leurs populations et de mener à bien leur politique de développement économique et social.
Le présent article a pour objet de contribuer à un échange de vues constructif quant aux différentes méthodes possibles pour trouver une solution adéquate et équitable à la stabilisation de l’offre et des prix des denrées alimentaires de base conformément au principe de la prévisibilité de l’environnement du commerce international.
II. CONSIDERATIONS SOUS-JACENTES A LA FLAMBEE DES
PRIX : L’OFFRE ET LA DISPONIBILITE DES
DENREES ALIMENTAIRES DE BASE.
LA FLAMBEE DES
LA DISPONIBILITE DES
Plusieurs raisons de la flambée des prix des denrées alimentaires ont souvent été mises en avant : pression démographique, croissance économique, réchauffement climatique, forte hausse des cours du pétrole, détournement de certains produits de leur finalité nourricière etc. Ainsi, non seulement la disponibilité des produits alimentaires a-t-elle été affectée, mais l’approvisionnement des marchés dans de bonnes conditions se trouve lui aussi perturbé.
Cette situation nous interpelle et nous amène à poser une question fondamentale : quelle politique d’offre pour les produits alimentaires ?
La réforme du secteur agricole entamée avec les accords du cycle d’Uruguay et les nouvelles règles du commerce multilatéral, en particulier celles en relation avec la propriété intellectuelle et les règlements techniques, ont tout bonnement oublié la spécificité du secteur agricole dont la fonction principale est de nourrir les populations et de répondre aux défis alimentaires.
L’abondance de l’offre de produits alimentaires dans les pays exportateurs des années quatre vingt et les distorsions aux règles du marché introduites par les politiques de subventions ont retardé le développement de la production agricole dans plusieurs régions du monde et principalement dans les pays en développement importateurs de produits alimentaires. Mais, paradoxalement ces subventions ont permis un approvisionnement en produits alimentaires peu coûteux, contribuant ainsi à l’amélioration des conditions de vie de millions de pauvres dans le monde. Aujourd’hui, un grave revirement des transferts financiers est en train de se dessiner : des millions de pauvres sont en train de payer des prix extrêmement forts au profit des producteurs des pays développés.
Le programme de réforme entamé avec le cycle d’Uruguay a besoin plus que jamais de mesures d’accompagnement. Des mesures et des programmes spécifiques en faveur des pays importateurs de produits alimentaires devraient être envisagés dans le cadre des modalités en cours de négociation.
Telle qu’elle se dessine dans les projets de modalités, l’offre subira une restructuration et une concentration dans un nombre restreint de zones, ce qui n’est pas sans risques sur la stabilité de l’approvisionnement des différentes régions du monde. Les faits des années 2007 et 2008 sont, à cet égard, révélateurs : le marché agricole est livré à lui-même avec pour conséquence une succession de rareté, de pénuries et de flambée spéculative des prix.
A ces situations, s’ajoute une donnée structurelle, celle de la demande non alimentaire sur les produits agricoles générée par la flambée des prix du pétrole et le développement conséquent des biocarburants. Cette flambée des prix et le manque d’offre affectent ainsi les possibilités d’approvisionnement et les capacités de financement dans les pays importateurs de produits alimentaires. Ces pays vont payer le coût de l’ajustement qui s’opère aussi bien au niveau de la production énergétique qu’agricole et le commerce international des produits alimentaires.
Encore une fois, la réforme de l’agriculture devrait prendre en considération la nécessité de stabiliser voire d’augmenter l’offre qui ne peut se réaliser que par le développement de la production agricole dans les différentes régions du monde, et en particulier dans les zones qui souffrent de pénuries alimentaires. En effet, une production locale est une assurance de l’approvisionnement et de la sécurité alimentaire.
La flambée des prix est sans doute durable. Mais, les possibilités d’ajustement dans le secteur agricole et d’augmentation des productions et d’amélioration de la compétitivité sont réduites et nécessitent du temps. Elles ne peuvent se développer en un jour et exigent un surcroît d’investissements en infrastructure et en recherche-développement et des politiques de développement agricole adéquates aux spécificités des produits alimentaires de base. En aucun cas, la flambée des prix ne devrait affecter la capacité des pays à mobiliser les ressources nécessaires pour leur développement.
Par ailleurs, les règles sur la propriété intellectuelle sont aussi au centre de cette problématique puisqu’elles affectent l’accès des producteurs des pays en développement aux ressources génétiques performantes souvent mises au point dans les pays développés et faisant l’objet de protection stricte. Cette protection se traduit par des coûts élevés, ce qui limite la capacité de développement des PED et leur participation aux marchés globaux.
Certes, la protection de la propriété intellectuelle est une mesure incitative utile pour stimuler l’investissement et l’innovation. Mais, cette protection doit être au service du développement du secteur agricole et de l’amélioration de sa compétitivité.
Ainsi, des efforts majeurs devraient être menés pour valoriser et exploiter les ressources génétiques disponibles dans les pays en développement par la mise en place de programmes de coopération et de partenariat entre les pays développés et ceux en développement. Mais, dans l’immédiat, il y a lieu d’œuvrer pour que les PED puissent accéder aux semences et aux obtentions végétales dans de bonnes conditions pour atteindre leurs objectifs en matière de sécurité alimentaire. Ceci est d’autant plus nécessaire que le programme de Doha ne doit pas se traduire par un détournement des PED de la production agricole et surtout alimentaire.
En conclusion, la flambée des prix des denrées alimentaires aura au moins une vertu : elle rappelle à quel point l’agriculture est fondamentale pour garantir l’alimentation des populations, et les échanges agricoles ont besoin d’outils de régulation pour limiter cette flambée spéculative et, en même temps, stabiliser l’offre par le maintien de stocks internationaux régulateurs. A cet égard, des efforts doivent être menés par les différents membres pour mettre en place de tels outils de régulation et, pourquoi pas, des stocks internationaux de produits alimentaires de base.
III. PROPOSITIONS :
Compte tenu de ce qui précède, il est possible de suggérer d’explorer les pistes suivantes :
- Introduire des mesures spécifiques en vue de permettre aux pays de produire suffisamment pour assurer l’approvisionnement régulier et stable des marchés des produits agricoles de base ;
- Mettre en place des programmes pour rendre effective la décision sur les mesures concernant les effets négatifs du programme de réforme sur les pays les moins avancés et les pays en développement importateurs nets de produits alimentaires ;
- Développer de nouvelles règles sur la concurrence pour éviter les pratiques anticoncurrentielles par la mise en place d’outils et de mécanismes d’intervention à même de stabiliser les prix et l’offre (stocks internationaux régulateurs) ;
- Venir en aide aux pays en développement pour faciliter l’introduction et l’exploitation des ressources génétiques de nature à assurer la sécurité alimentaire et admettre une protection moindre de ces ressources et des semences et obtentions végétales au sens de l’accord sur les ADPIC toutes les fois que leur utilisation vise à assurer la sécurité alimentaire.
Merci Nassim pour ton commentaire. Effcetivement, l'évolution sur les marchés internationaux et la hausse des prix montrent aujourd'hui l'importance de la question de la sécurité alimentaire et du développement agricole longtemps marignalisée par les pays en développement. Aussi, les différentes réflexions dans ce domaine montrent l'importance du rôle de l'Etat dans le développement agricole. Tous les pays, et notamment les pays asiatiques, comme tu cites le cas du riz, ont été en mesure de construire leur développement agricole et la compétitivité de leur riziculture grâce à un appui important de la aprt de leurs pouvoirs publics.
Bonne journée,
Hakim
Rédigé par: Hakim Ben Hammouda | 07 novembre 2008 à 10:38
Merci Wajdi pour cette contribution et bienvenue sur ce lieu d'échanges:
Je voudrais ajouter un point à cette réflexion au sujet du concept de souveraineté alimentaire cher aux altermondialistes
: Ce concept est présentée comme un droit international qui laisse la possibilité aux pays ou aux groupes de pays de mettre en place les politiques agricoles les mieux adaptées à leurs populations sans qu'elles puissent avoir un impact négatif sur les populations d'autres pays.
Pour les pays africains la possibilité de conduire des politiques agricoles communes est cruciale. En plus ceci est cohérent avec le processus d'intégration régionale en cours en Afrique. Il est donc urgent de:
- Faire en sorte que les négociations à l'OMC prennent mieux en compte ces évolutions;
- Favoriser les coopérations régionales et penser a des politiques agricoles régionales:
Laissez moi vous donner un exemple qui me tient à coeur et qui nous donne tous de l'espoir. Aujourd'hui il y a un projet maghrébin en Mauritanie qui concerne la production de riz: En effet ce pays a le potentiel (au niveau du fleuve Sénégal) pour produire du riz pour tout le maghreb. Cependant il n'a ni les moyens financier ni les moyens en matière de RD pour optimiser les semences etc. Or les autres pays de Maghreb ont décidé de s'associer pour qu'à terme la zone soit autosuffisante en riz.
C'est un petit pas, mais les petits ruisseaux ne font ils pas les grands fleuves?
Bien à vous tous
Nassim
Rédigé par: Nassim | 06 novembre 2008 à 11:29