Jusqu'à récemment les marchés financiers des pays émergents pensaient être à l'abri de la crise globale. En effet, les responsables économiques ainsi que les experts avaient longtemps pensé que les marchés émergents étaient préservés de la crise des subprimes dans la mesure où leurs banques et leurs institutions financières ne s'étaient pas engagées dans les crédits sur les marchés immobiliers américains. Or, ces convictions et ces hypothèses ont été rapidement balayées car les marchés financiers des pays émergents ont été également touchées par la tourmente financière. Ainsi, les grandes places financières des pays émergents ont connu d'importantes baisses ses derniers mois. Les bourses de Bangkok et de Sao Paolo ont baissé de 10% le 10 octobre 2008 conduisant les autorités à décider d'une suspension temporaire des cotations boursières. La bourse de Moscou a été fermée le même jour et d'autres bourses ont reporté leur ouverture suite à des baisses de deux chiffres comme à la bourse de Prague, de Budapest, de Zagreb ou de Bombay.
Mais, la chute des marchés financiers des pays émergents n'a pas commencé au mois d'octobre, au plus haut de la crise des pays développés. En effet, dès le début de l'année 2008 plusieurs marchés financiers dans ces pays se sont inscrits dans une tendance baissière. Ainsi, les bourses arabes ont connu des chutes fortes s'élevant à près de 40% entre les mois de janvier et de novembre 2008 avec près de 200 milliards de $ qui se sont envolés en fumée. Les bourses égyptienne et marocaine ont connu de fortes baisses. Et, même les bourses du Golfe qui pensaient que leurs fortes réserves en devises suite à la hausse des prix du pétrole pouvaient leur permettre de passer ce moment sans de grandes difficultés ont été rattrapées par la crise. Ainsi, l'indice boursier de Riyad, le Tasi, a reculé de 50% durant les dix premiers mois de l'année 2008. Le marché boursier de Dubaï a connu une chute sans précédent de 25% durant le mois d'octobre 2008. La place boursière de Koweït a baissé de 33% entre juillet et novembre 2008.
Ainsi, il apparaît clairement que les places financières des pays émergents ont été touchées par l'onde de choc qui a pris naissance dans les pays développés. Et, même celles adossées à d'importantes réserves n'ont pu échapper à cette crise sans précédent. Nous chercherons dans cette section à analyser les mécanismes de transmission des turbulences financières aux pays émergents, ceux-là mêmes qui ont remis en cause la confiance affichée par les experts et les responsables politiques dès le début de l'année. A ce niveau, il faut souligner trois mécanismes de transmission. Le premier est lié aux investissements étrangers de portefeuille qui, au moment de la crise, peuvent liquider leurs positions à l'extérieur pour consolider leurs positions chez eux. Le second mécanisme est lié à la nature des investissements à l'étranger de certaines banques et d'institutions financières qui sont à l'origine d'investissements hasardeux à l'étranger et notamment dans le secteur immobilier des pays développés et dont les difficultés ont eu des effets sur les marchés financiers locaux. Enfin, il faut également mentionner le renchérissement des coûts de l'emprunt sur les marchés extérieurs qui vont peser sur les marchés locaux.
Le premier canal de transmission de la crise financière internationale sur les marchés locaux est celle du retrait des capitaux étrangers. Beaucoup d'experts évoquent "une liquidation sauvage d'actifs" sur les marchés étrangers qui est à l'origine de cette défiance forte sur les marchés émergents. En effet, "les investisseurs, souligne Juan Carlos Rodado économiste à Nataxis, se débarrassent de tout, actions et obligations, pour se rabattre sur des placements plus sécurisés comme les bons du trésor américain". Ce désengagement rapide explique les chutes fortes sur les marchés émergents. Ces baisses ont également touchées les devises et les monnaies des pays émergents, dont les monnaies sud-africaine, turque, hongroise, mexicaine, polonaise, qui ont connu d'importants replis ces derniers mois. Ces retraits ont emmené beaucoup de banques centrales à relever leurs taux d'intérêt ce qui n'est pas de nature à favoriser la croissance économique.
On peut citer à ce propos la bourse de Bombay qui a connu un important mouvement de retrait des capitaux étrangers. La bourse de Bombay a connu le 24 octobre 2008, la troisième chute la plus importante de son histoire et l'indice Sensex a perdu à la fin du mois d'octobre 2008 près de 52% de sa valeur depuis le début de l'année 2008. On estime à 12 milliards de $ les retraits de capitaux entre janvier et octobre 2008 dont 3 milliards ont été effectués pendant le mois d'octobre. Cette situation contraste avec les années précédentes marquées par une forte affluence d'investissements étrangers qui ont atteint, en 2007, la somme de 17,4 milliards de $. Ainsi, "tout l'argent en provenance d'Europe et des Etats-Unis, souligne Linus Yip du fonds d'investissement First Shanghai Securities basé à Bombay, qui s'est déversé sur la région ces cinq dernières années est en train de disparaître. La crise est arrivé en Asie". Cette situation inquiète les responsables politiques en Asie et le premier ministre indien, Manmohan Singh, a souligné que ces sorties constituent des menaces importantes pour la stabilité de ces pays et a appelé pour que "les pays ayant des réserves de changes les mettent à disposition des institutions financières internationales pour injecter des liquidités dans les pays touchés par la crise".
Parallèlement aux retraits des capitaux étrangers, les pays en développement vont ressentir le poids de la crise du fait de la raréfaction des capitaux extérieurs et de leur renchérissement. En effet, une grande partie du boom de la croissance dans les pays émergents a été financé par d'importantes entrées de capitaux. En effet, "avant la crise, souligne Yves Zlotowski l'économiste en chef de la Coface, ils finançaient facilement leur boom interne par l'augmentation de la dette de leurs entreprises et de leurs banques auprès des banques des pays industrialisés". Or, avec la crise, cette dynamique sera remise en cause et "le crédit est plus rare, indique Yves Zlotowski, et plus cher: Roumanie, Bulgarie, Afrique du Sud, Vietnam risquent un ralentissement brutal. Ce scénario se matérialise dans les pays baltes". Ainsi, les pays émergents ont commencé à connaître un credit-crunch et une baisse de sources de financement qui les emmène à réviser à la baisse leurs projets d'investissement. "Dans ce contexte particulièrement dur, souligne Juan Carlos Rodado de Nataxis, les pays qui présentent des faiblesses supplémentaires, bulles immobilières, dépendance aux matières premières, déficit courant ou endettement élevés sont particulièrement exposés".
Les pays en développement ont été également touchés par la crise financière suite aux placements hasardeux de leurs banques ou de leurs entreprises sur les marchés financiers des pays développés. A ce propos, on peut citer le cas des caisses de retraite en Argentine qui ont enregistré d'importantes pertes sur les marchés et ont été par conséquent nationalisées par le gouvernement. Mais, les cas les plus connus et les plus spectaculaires de grosses pertes sur les marchés internationaux concerne les pays du Golfe dont les grandes banques et les fonds d'investissement souverains ont effectué d'importants investissements à l'étranger. A ce niveau, la Gulf Bank du Koweit a été touchée de plein fouet par la crise et a enregistré des pertes qui avoisinerait les 600 millions d'euros, liées à des défauts de paiement d'une partie de ses clients suite à des placements hasardeux sur les marchés internationaux dans des produits dérivés et libellés en euros et qui n'ont pas prévu la baisse de la monnaie européenne. Par ailleurs, d'autres fonds ont subi d'importantes pertes suite à la chute de la valeur de leurs actifs. C'est le cas de l'Abu Dhabi Investment Authority, principal actionnaire de Citigroup, qui a refusé d'injecter de nouveaux fonds dans la banque lors de son récent sauvetage. Il faut aussi mentionner le Kuwait Investment Authority qui est un important actionnaire de Merrill Lynch, mais qui a refusé de prendre part au plan de sauvetage mis en place il y a quelques mois par Bank Of America.
Ces déroutes sur les marchés internationaux ont été à l'origine d'un changement majeur de stratégie de la part des investisseurs arabes. Arrivés en fanfare sur les marchés internationaux il y a quelques années, ils ont tous changé de stratégie et se sont repliés sur leurs marchés afin de participer au sauvetage de certaines banques et, à plus long terme, de contribuer à la stabilité des économies dans la région. Ce changement de stratégie a été exprimé ouvertement par les dirigeants des plus grands fonds et Sameer Al-ansari, le responsable des investissements de Dubaï Holdings, un des plus grands gestionnaires de la planète finance, souligne "nous devons désormais investir avec sagesse dans les projets d'infrastructure à long terme au profit de notre région". Il faut dire que l'émirat de Dubaï connaît une situation bien difficile et la bulle immobilière développée suite à la multiplication des grands projets immobiliers risque de se dégonfler entraînant avec elle une grave crise financière dans un émirat considéré par beaucoup comme un exemple pour la région. Rappelons que la croissance et le développement rapide de Dubaï ont été construits sur d'énormes projets immobiliers plus extravagants les uns que les autres allant des grandes tours comme celle de Burj Dubaï, qui est la plus élevée au monde avec 688 m de hauteur aux grandes îles vendues aux grandes stars du show business. Mais, ce modèle est en train de connaître d'importantes difficultés. En effet, la baisse de la demande de logements notamment de la part des asiatiques, le renchérissement des coûts du crédit et le désintérêt des investisseurs occidentaux ont été à l'origine d'une forte baisse des prix entraînant une banqueroute d'importantes caisses d'hypothécaires. Cette crise est d'autant plus importante que l'émirat de Dubaï ne possède pas les ressources pétrolières et d'importantes réserves pour faire face à ces difficultés. Pour l'instant la solidarité entre les émirats réunis au sein des Emirats Arabes Unis a joué. Lors d'une réunion tenue le 11 octobre 2008, les dirigeants des sept émirats ont apporté leur appui à l'émirat de Dubaï et à son dirigeant Mohammed Ben Rashid Al-Maktoum. L'émirat de Dubaï a mis en place récemment un comité pour gérer la plus importante crise dans l'histoire récente de cet émirat. Parallèlement au rapatriement des investissements des pays développés, certains annoncent l'arrêt des grands chantiers immobiliers dans le Golfe et une baisse sensible des investissements et des engagements pris par les entreprises du Golfe dans le monde, notamment dans les pays du Maghreb où ils ont annoncé il y a moins de deux ans de gigantesques investissements dans le domaine immobilier. Le retrait des capitaux et la liquidation des actifs sur les marchés extérieurs ne sont pas propres aux investisseurs émiratis mais concernent également ceux du Koweït et du Qatar.
Ainsi, la crise financière n'a pas épargné les pays émergents et son onde de choc s'est propagée sur leurs marchés financiers. Trois canaux ont été à l'origine de la transmission de ces turbulences : le rapatriement des capitaux par les investisseurs des pays développés, le renchérissement des conditions de financement à l'étranger et les placements hasardeux effectués à l'étranger par les investisseurs des pays émergents. Mais, l'impact de la crise sur les pays émergents ne se limite pas à la sphère financière. Il est encore plus marqué sur la sphère réelle dont on cherchera à mesurer les effets sur les plus grandes régions du Tiers-Monde.
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