La théorie économique a toujours eu les plus grandes difficultés à analyser l'évolution des marchés financiers. En effet, les théories des marchés efficients ont toujours estimé que la valeur des actions est toujours en rapport avec sa valeur fondamentale calculée sur la base de l'anticipation des dividendes futures distribuées par les entreprises. Or, les faits et l'histoire boursière ont toujours montré les limites de cette analyse. Les cours se sont régulièrement écartés de leurs valeurs fondamentales dans les périodes haussières et ont constitué ce qu'on appelle des bulles spéculatives.
Toute la question est de savoir si l'évolution des cours est toujours en rapport avec ces fondamentaux. C'est là que les avis divergent. Certains économistes soulignent la déconnection des marchés financiers de la sphère réelle et le fait que les cours boursiers suivent une rationalité toute différente. L'économiste André Orléan, qui a beaucoup travaillé sur les marchés financiers et la rationalité des agents souligne "il faut abandonner cette conception de la rationalité financière. Sur un marché, les acteurs ne se déterminent pas en fonction de leur estimation de la valeur fondamentale mais en fonction de l'évolution attendue des cours. Aussi, le regard des opérateurs n'est-il pas tourné vers l'économie réelle mais vers le marché lui-même pour ne prévoir les prochains mouvements d'opinion"[1]. L'importance de l'anticipation des opinions dans la prise de décision sur les marchés financiers a amené André Orléan à introduire l'hypothèse du comportement mimétique introduite par René Girard dans les sciences humaines. Il souligne que "ce qui conduit les agents à acheter ou à vendre dépend étroitement de ce qu'ils pensent que les autres feront. Le rôle du mimétisme y est essentiel. Dans ce contexte, il peut y avoir des bulles sans irrationalité de la part des agents: elles résultent d'une croyance généralisée dans la hausse future des cours"[2]. Ces travaux ont remis en cause les théories des marchés d'efficience et ont été à l'origine de nouveaux travaux qui mettent l'accent non plus sur la valeur fondamentale des actions mais sur l'anticipation du comportement des autres traders et agents sur les différents marchés. "C'est l'anticipation de l'évolution des cours qui détermine l'action des investisseurs, souligne André Orléan. On parlera de rationalité "autoréférentielle" pour désigner cette forme spécifique de rationalité tournée exclusivement vers les opinions des autres"[3]
Le comportement mimétique est déterminant lors des périodes de hausse mais également lors des périodes de crise ou de l'éclatement des bulles spéculatives. En effet, l'anticipation d'une vente généralisée sur les marchés est à l'origine d'un phénomène de contagion et de panique où les mouvements échappent de manière radicale au marché. André Orléan rapporte les propos d'un trader sur le marché qui, lors de la crise de l'euro en 2000, soulignait "l'opérateur que je suis a beau croire à une appréciation de l'euro, il ne fait pas le poids lorsqu'il constate q'un peu partout les positions des autres intervenants sur les marchés des changes sont à la vente de l'euro. Je ne fais pas forcément ce que je crois intimement, mais plutôt ce que je crois que fera le marché qui in fine l'emportera. Le travail d'opérateur est de tenter d'évaluer au plus juste le sentiment des marchés des devises"[4]. Ce phénomène mimétique et de contagion lors des périodes de crise devient auto-réalisateur dans la mesure où l'anticipation de la baisse des cours et de la correction de leurs valeurs se traduira par un mouvement de vente généralisée qui sera à l'origine d'une forte baisse. Ces phénomènes psychologiques de comportement mimétique, de panique et de contagion ont été mis en exergue dans les travaux et les réflexions des économistes sur les crise financières[5].
La crise financière n'a pas échappé à cette logique et à ces comportements mimétiques sur les marchés et d'anticipation de la réaction des autres agents. Ces comportements mimétiques expliquent l'incapacité des différents plans de sauvetage à mettre fin à la volatilité croissante des cours. Cette panique a été renforcée par différents éléments. D'abord, l'asymétrie de l'information et l'incapacité des agents à disposer des informations sur la situation réelle des bilans bancaires. Cette asymétrie de l'information a été à l'origine d'une industrie de la rumeur qui a renforcé la panique des agents et leurs défiance vis-à-vis du système. Les paris baissiers des agents ont été également renforcés par les doutes et les incertitudes des politiques des pouvoirs publics dans la gestion de la crise. A ce niveau, beaucoup d'experts soulignent que la décision du couple Paulson-Bernanke de laisser la banque d'affaires Lehman Borthers faire faillite a eu un effet désastreux sur les anticipations des agents qui se sont rendus compte que les pouvoirs publics n'étaient pas fermes dans leur appui aux banques. Il a fallu donc la déclaration du G7 sur l'appui des grands pays aux banques pour apporter un semblant de calme.
Pour expliquer la panique des agents et la volatilité des marchés il faut souligner le caractère global de la crise. De ce point de vue, la moindre défaillance même sur les places marginales ont immédiatement un effet global. Enfin, il faut indiquer que la crise du secteur réel et la dépression économique qui se prépare ne sont pas de nature à favoriser une baisse de la volatilité des marchés dans la mesure où ils anticiperont une baisse des dividendes et des profits des entreprises.
En définitive, la crise actuelle semble se prolonger et la volatilité des marchés est en train de se poursuivre. Nous avons essayé de mieux comprendre les politiques de gestion de la crise et les raisons qui expliquent leur incapacité à y mettre fin. Nous avons particulièrement examiné les plans Paulson et Brown ainsi que les réponses européennes et du G7. Cette étude nous a permis de mettre l'accent sur les difficultés des plans de sauvetage à résorber les effets de la crise. Nous avons essayé d'expliquer ces difficultés et d'en déterminer les origines notamment la cohérence de ces plans. Nous avons également mis l'accent sur la logique des marchés et le comportement mimétique qui, à la baisse comme à la hausse, est au cœur d'une grande instabilité.
Mais, aujourd'hui la crise est en train de rentrer dans une phase nouvelle. En effet, la crise des subprimes et la chute des marchés immobiliers ont conduit l'économie mondiale dans une panique financière sans précédent et dont le déroulement n'est toujours pas terminé. Mais, cette crise financière se double d'une grave récession et certains experts ne sont pas loin de la comparer à celle de la grande dépression de 1929.
[1] . Voir André Orléan, Les marchés financiers sont-ils rationnels?, La Recherche, n°364, mai 2003.
[2] . André Orélan, op. cit.
[3] . André Orléan, op. cit.
[4] . André Orléan, op. cit.,
[5]. Voir notamment Lawrence H. Summers, International Financial crises: Causes, prevention and curses, American Economic Journal, vol 90, mai 2000 qui donne une présentation de la littérature sur ces questions.
Cher Gérard,
Désolé de réagir avec beaucouop de retard à ta question. Honnêtement, je ne sais pas comment elle m'a échappé. Pour revenir à ta question, il s'agit d'un élément essentiel du débat entre européens et américains. Pour les américains, la relance est un élément essentiel afin de sortir de cette crise. Les européens mettent beaucoup plus l'accent sur le renforcement de la réglementation. De ce point de vue, le dernier Sommet du G20 a cherché à faire une synthèse entre les deux positions.
Amicalement,
Hakim
Rédigé par: Hakim Ben Hammouda | 14 avril 2009 à 15:19
Bonjour Fatima,
C'est une réponse à ta question. L'asymétrie de l'information joue un rôle important dans l'apmplification de la crise particulièrement chez les banques. En effet, plusieurs banques ne connaissent pas exactement la situation des autres banques et c'est ce qui explique leur peu d'empressement à leur accorder des crédits sur les marchés interbancaires. C'est pour cette raison également que la transparence est une question essentielle dans la gestion de la crise aujourd'hui. Quelques propositions ont été faites dans ce sens mais un grand chantier reste ouvert pour améliorer la quatlité de l'information disponible pour les acteurs.
Amicalement,
Hakim
Rédigé par: Hakim Ben Hammouda | 14 avril 2009 à 14:40
Bonjour,
Actuellement dans l´élaboration de mon mémoire de fins d´études sur les mécanismes qui ont conduit aux crises financières, en quoi l´asymétrie d´information permettait-elle d´amplifier les crises? Dans la mesure ou des solutions ont été apportées pour la réduire et la contenir (signal...)
Merci d´avance pour votre réponse
Rédigé par: Fatima | 14 avril 2009 à 12:15
Bonjour Mr Ben Hammouda,
Je souhaiterai avoir votre avis d'expert sur le plan de relance proposé par l'Union européenne. N'y a t-il pas un décalage avec le plan des USA?
Merci
Rédigé par: Gérard | 12 décembre 2008 à 11:30