La comparaison des crises est essentiel pour la construction d'une théorie des crises et pour mieux comprendre les dysfonctionnements qui sont au centre. J. K. Galbraith, dans une nouvelle préface à son essai sur la crise de 1929, avait déjà suggéré une série de similitudes entre le krach boursier de 1987 et la grande crise. Il avait souligné qu'en plus de deux ressemblances anecdotiques, le fait que les deux crises ont eu lieu au mois d'octobre et que les grandes baisses ont eu lieu un lundi, il y a une série de ressemblances majeures entre les crises financières. Cette analyse reste en grande partie pertinente lorsqu'on compare la crise actuelle à celle de 1929. Le premier élément de ressemblance est lié à cette croissance euphorique des marchés avant les crises. Aujourd'hui comme en 1929, les deux grands krachs ont été précédés par d'importantes hausses boursières. Mais, plus important que l'euphorie c'est cette profonde croyance qu'elle se poursuivra indéfiniment qui est à l'origine de tous les excès. "Le droit acquis à l'euphorie, souligne Galbraith, pousse hommes et femmes, individus et institutions, à croire que les lendemains seront meilleurs, qu'ils ne peuvent que s'enrichir, et à repousser comme raisonnements fautifs tout ce qui entre en conflit avec cette conviction" (p. III). Cette croyance pousse les acteurs sur les marchés financiers à faire fi des indicateurs purement économiques comme les anticipations de rendement, de la croissance économique ou des taux d'intérêt pour ne faire plus confiance qu'aux comportements des autres donnant lieu à un mimétisme dont la seule rationalité est d'être avec les autres.
La seconde similitude entre les crises financières est l'ampleur des mouvements spéculatifs qui portent les bulles financières à un niveau jamais atteint par le passé sur les marchés financiers. Il s'agit de ce que Galbraith appelle la spéculation pure et les acteurs suivront les marchés à la hausse. La spéculation est fortement liée à cette croyance que rien ne viendra rompre cette tendance à la hausse. Cette spéculation est nourrie par la disponibilité des financements et leurs faibles coûts. Ainsi, les krach financiers ont été généralement précédés par des périodes de baisse des taux d'intérêt qui ont toujours facilité l'accès aux financements et alimenté par conséquent les mouvements spéculatifs. De même, les politiques fiscales favorables aux hauts revenus à travers, notamment, des baisses d'impôts vont encourager les comportements spéculatifs en mettant à leurs disposition des revenus et des ressources plus importantes.
Un autre élément concerne la transparence sur les finances des entreprises. Les périodes de crise sont caractérisées par le manque d'informations sur la situation financière des entreprises ou des banques. Lors de la crise de 1929, on a évoqué le développement des sociétés d'investissement et la multiplication de ces sociétés grâce à l'effet de levier mis en place sans que l'information sur la situation des entreprises soit disponible. Lors de la crise actuelle, beaucoup d'encre a coulé sur la situation des banques et des bilans des entreprises. D'ailleurs, l'accroissement de la transparence dans ce domaine est l'un des axes de réforme du système financier en discussion depuis quelques mois.
Il faut aussi souligner l'importance des innovations financières qui précèdent les périodes des crises qui sont à l'origine d'un accroissement de la spéculation. Lors de la crise de 1929, les call loans ont nourri l'euphorie financière et ont permis à beaucoup d'accéder à la bourse. En dépit de la remise en cause de ces innovations après la crise, J. K. Galbraith n'est pas dupe mais persuadé que ces périodes de hausse donneront toujours lieu à des innovations financières majeures qui contribueront aux mouvements spéculatifs. Visionnaire, il souligne dans son essai que "le marché ne se déchaîne pas en spéculation sans quelque rationalisation, mais durant la prochaine hausse, on citera quelque nouveau tour de virtuosité récemment découvert dans le système de la libre entreprise" (p. 215). Et, ça n'a pas manqué! Aujourd'hui, beaucoup d'experts ont mis l'accent sur la dernière innovation à savoir la "titrisation" qui a permis aux banques de diminuer le poids de leurs dettes dans les bilans et leur ont permis de prendre des risques encore plus importants sur les marchés financiers.
Mais, probablement l'un des éléments de rapprochement entre les grandes crises financières se situe certainement au niveau de l'impact qu'elles ont sur les secteurs productifs et les activités réelles. A ce niveau, l'impact le plus évident de ces crises est qu'elles sont à l'origine d'une forte récession économique. Cette récession naît dans les difficultés des banques et des institutions financières qui vont limiter leurs crédits et leur appui à l'économie conduisant à une baisse des investissements et de la demande domestique. La crise de 1929 a été à l'origine d'une déflation forte avec une baisse des activités productives, de l'emploi et des prix. La crise actuelle est en train de se déplacer du secteur financier vers le secteur réel pour devenir une récession d'une grande ampleur.
Mais, s'il y existe une différence majeure entre la crise de 1929 et celle que nous connaissons aujourd'hui, elle concerne l'amélioration rapide du niveau de connaissance économique et du développement d'un large éventail de politiques et de stratégies à mettre en place pour gérer les crises et faire face à leurs effets sur les secteurs réels. Cette question est largement mise en avant par J. K. Galbraith qui souligne dans son essai que "il semble certain que les économistes et ceux qui donnaient des avis en matière économique vers la fin des années vingt au début des années trente, se révélèrent presque toujours lamentables. dans les mois et les années qui suivirent la catastrophe de la Bourse, les conseils autorisés en matière économique conduisaient invariablement à des mesures qui allaient aggraver les choses" (p. 208). A ce propos, la question essentielle est relative au rôle et à l'importance des politiques économiques dans la gestion des crises. Or, les politiques sont définitivement exclues du champ de l'action des pouvoirs publics pour deux raisons. La première est liée à la croyance forte dans la capacité du marché à assurer la régulation et le fonctionnement cohérent des économies capitalistes. Mais, la seconde raison est liée au sacro-saint principe de l'équilibre budgétaire appliqué par les pouvoirs publics dans un grand nombre de pays développés et notamment aux Etats-Unis. Ce principe traverse les familles politiques et aux Etats-Unis, républicains comme démocrates, lui font une confiance aveugle. Les conséquences de l'absence d'une politique économique dynamique et de ce que certains auraient pu appeler "la neutralité de la politique économique" a été désastreux et a contribué, selon beaucoup, à l'ampleur de la grande dépression de 1929. D'ailleurs, J. K. Galbraith souligne que "le rejet, à la fois, d'une politique fiscale (impôts et dépenses) et d'une politique monétaire, équivalait au refus de toute politique économique constructive de la part du gouvernement. Les conseillers économiques de l'époque avaient à la fois l'unanimité et l'autorité pour forcer les chefs des deux partis à désavouer toutes les mesures possibles pour arrêter la déflation et la crise. Dans son genre, ce fut une réussite remarquable- le triomphe du dogme de la pensée" (p. 211).
C'est probablement là l'une des plus importantes leçons de la grande dépression et elle concerne le rôle de la politique économique dans la gestion des cycles économiques et particulièrement dans la gestion des effets des crises. La grande dépression donnera naissance au keynésianisme et au rôle des politiques de la demande dans la croissance et l'emploi.
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