Keynes doit sourire dans sa tombe! Il doit avoir le sourire satisfait de celui à qui l'histoire a fini par donner raison! Mais, c'est certainement un sourire amer eu égard au temps perdu et aux différentes crises que nous avons connu pour n'avoir pas pris ses recommandations au sérieux et d'avoir mis en place un système monétaire et financier intenable en 1944 à la sortie de la guerre!
Le débat aujourd'hui lancé par le gouverneur de la Banque Centrale de Chine et relayé par d'autres pays dont la Russie autour du rôle du dollar dans les relations internationales donne raison à l'économiste britannique. Rappelons qu'avant la fin de la guerre, Britanniques et Américains avaient entamé d'importants pourparlers afin de reconstruire l'ordre international. Ces pourparlers avaient débouché sur la convocation de la Conférence de Bretton Woods en 1944 qui a rassemblé les représentants d'un grand nombre de pays afin de mettre en place le nouvel ordre international. Cette conférence a été marquée par l'opposition entre la délégation britannique conduite par le brillant Keynes et la délégation américaine conduite par White sur une série de points dont celle du moyen de paiement international. Lors de cette conférence, Keynes avait fait un vibrant appel pour la mise en place d'une monnaie de règlement international qu'il appela le Bancor qui serait constitué par des dépôts des pays auprès d'une institution internationale et qui servira à régler les échanges entre les différents pays. Cet appel n'a pas trouvé écho auprès des Américains fiers de l'hégémonie qu'ils viennent d'acquérir sur le monde! Pour la délégation américaine, le dollar doit être la monnaie mondiale et devrait régler les échanges internationaux. Le dollar, pour les Américains, est aussi bon que l'or et ils se sont dits prêts à assurer la convertibilité de tous les dollars détenus à l'étranger en or. Keynes, la santé chancelante suite à des alertes cardiaques à répétition, n'a pu rien faire et l'accord de Bretton Woods sera l'expression de la volonté américaine et de leur puissance toute nouvelle sur le monde!
Or, les pronostics de Keynes se sont rapidement vérifiés et le système a montré rapidement ses limites dès la fin des années 60. L'Europe reconstruite a retrouvé sa compétitivité et elle a détenu des sommes importantes de dollars que les Américains n'étaient plus capables de convertir en or. Cette situation a été à l'origine de tensions grandissantes entre les Etats-Unis et ses partenaires européens, notamment la France où le Général De Gaule a exigé la conversion des dollars détenus en or. Ni les négociations, ni les propositions de réforme n'ont réussi à surmonter les difficultés de cet ordre international. C'est tout naturellement que le président Nixon annonça en 1971 la fin de la convertibilité de l'or en dollar. Mais, cette première crise n'a pas réussi à remettre en cause le rôle du dollar qui a continué à assurer son hégémonie sur l'économie mondiale.
Cette dépendance de l'économie mondiale vis-à-vis du dollar est à l'origine d'une accumulation d'importants déséquilibres dans l'économie mondiale. D'un côté, les Américains ne peuvent régler leur déficit dans la mesure où le reste du monde a besoin du dollar pour assurer ses paiement et ses réserves. D'un autre côté, la crise asiatique de 1997-98 a encouragé les pays émergents à détenir d'importants excédents pour faire face à tous les risques de sortie précipitée des capitaux étrangers. Or, ces réserves auraient pu être investies dans ces pays et accélérer par conséquent leurs croissance et leur développement. En même temps, beaucoup de pays se sont plaints des variations des changes de leurs réserves en dollars. Ils subissent ses variations et les aléas des politiques de changes aux Etats-Unis. L'accroissement de ces déséquilibres a nourri les vulnérabilités et les fragilités qui sont au cœur de la crise actuelle.
La crise financière et l'ampleur des faillites des banques ont pris le devant de la scène lors des débats récents sur la crise. Mais, la question des déséquilibres de l'économie mondiale était toujours présente et en toile de fond le rôle du dollar. Dans ce contexte Zhou Xiaochuan, le gouverneur de la Banque Centrale de Chine, a lancé son pavé dans la mare dans une tribune publiée sur le site web le mardi 24 mars 2009 dans laquelle il proposa de remplacer la devise américaine par une nouvelle monnaie de réserve mondiale contrôlée par le FMI. Cette contribution a fait l'effet d'une bombe et beaucoup de responsables ont réagi à cette proposition. Timothy Geithner, le Secrétaire au Trésor américain, dans une déclaration un peu hâtive, a indiqué qu'il était ouvert pour une extension de l'utilisation des droits de tirages spéciaux du FMI. Cette déclaration a été interprétée comme un appui à la proposition chinoise de trouver une nouvelle monnaie de paiement international par les investisseurs et le dollar a baissé de manière forte. Mr. Geithner a été amené à clarifier ses propos et à préciser que le dollar restera la monnaie de réserve dominante au niveau international. Il a eu l'appui de son président qui a souligné que le dollar est fort car les investisseurs sont confiants dans la capacité des Etats-Unis à conduire la relance de l'économie mondiale et a rejeté les appels pour une nouvelle monnaie globale.
Mais, la déclaration du gouverneur de la Banque Centrale de Chine a fait son effet. Et, le débat lancé ne saurait s'arrêter de sitôt! Dans la foulée, Joseph Stiglitz, le Président du Groupe de travail, mis en place par le Secrétaire Général des Nations Unies pour la réforme de l'architecture internationale, le G-192, a déclaré devant l'Assemblée Générale des Nations Unies que les pays doivent trouver un consensus pour la création d'un nouveau système de réserve globale pour remplacer le dollar qui est aujourd'hui la plus importante réserve internationale. Dans le même élan, la Russie a proposé la tenue d'une conférence gouvernementale et d'experts pour préparer les accords sur un nouvelle architecture monétaire et financière globale. Dominique Strauss-Kahn, le Directeur général du FMI, l'institution qui a été suggéré de prendre en charge la gestion de cette nouvelle monnaie, n'est pas en reste. Il a déclaré qu'une discussion sur le rôle du dollar était légitime et que cette discussion sera à l'ordre du jour lors des prochains mois. Cependant, le processus sera long et n'avancera pas rapidement dans la mesure où l'attention aujourd'hui est concentrée sur la crise financière.
Il est clair que ce débat ouvert par les autorités chinoises montre que la réflexion sur l'issue à la crise globale ne saurait se maintenir à la sphère financière et que les déséquilibres importants dans l'économie mondiale posent immédiatement des questions monétaires et plus particulièrement le rôle de la monnaie de paiement international et de réserve que le dollar a assumé jusqu'à aujourd'hui. Il est évident que ce débat se poursuivra dans les prochains jours. Mais l'avènement d'une nouvelle monnaie de paiement ou le renforcement du rôle des DTS du FMI doit avoir pour objectif d'assurer une croissance partagée et équilibrée dans le monde afin d'assurer le plein emploi. La réalisation de cet objectif devrait prendre en considération quatre aspects essentiels. Le premier est lié à la disponibilité de cette monnaie en quantités suffisantes pour permettre aux pays d'effectuer leurs paiement et d'assurer une relance du commerce international. A titre indicatif, les réserves internationales de change sont aujourd'hui de 6894 milliards de dollars dont 65% sont détenues dans la devise américaine. De ce point de vue, le volume des DTS détenu par le FMI est nettement en dessous de ces montants et on devrait opérer une création massive de DTS si on veut en faire le nouveau moyen de paiement international. Par ailleurs, l'existence de cette monnaie doit se libérer de l'or et de toute volonté de convertibilité. Il est également urgent de faire de l'équilibre une condition de fonctionnement des relations internationales et d'inviter les pays à absorber progressivement leurs déséquilibres. Enfin, le FMI, qui devrait dans les différentes propositions gérer cette nouvelle monnaie, devrait abandonner ses conditionnalités, surtout lorsqu'il s'agit des pays en développement, pour mettre à la disposition de ces pays membres cette nouvelle monnaie et les laisser formuler de manière autonome et indépendante leurs politiques économiques et leurs choix de développement.
Keynes ne saurait renier ces principes de gestion du nouvel ordre international et des paiements internationaux. Au contraire, il sera content de savoir que le pragmatisme, l'équilibre et la coopération l'emportent dans la reconstruction de la nouvelle architecture internationale qui devrait remplacer celle issue des accords de Bretton Woods!
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