On croyait ce débat disparu à jamais ! On se pensait débarrassé de cet héritage honni des années de contestation et de radicalité! On était persuadé que la mort du communisme et du socialisme avait enterré également cette vieille utopie égalitariste qui n'a fait que limiter l'esprit d'innovation et d'initiative des plus compétents et a favorisé un nivellement des sociétés par le bas et leur alignement sur les performances de plus médiocres! On pensait que les riches pouvaient enfin étaler leur opulence sans peur de réprimandes! On croyait que les plus nantis pouvaient enfin étendre sans la moindre gêne l'extravagance de leurs biens et de leurs richesses!
Eh bien non! Le débat sur les inégalités est de retour! Dans les sociétés développées la question de l'inégalité est au centre du débat public depuis quelques semaines. Aux Etats-Unis, Barack Obama évoque, en dépit des critiques du camp républicain, la nécessité de relever l'impôt sur les plus riches afin de financer les dépenses sociales. Le Congrès vient d'ailleurs de décider de taxer à hauteur de 90% les 165 millions de $ que les hauts responsables de la société d'assurance en faillite AIG se sont partagés en. En, France cette question est également au centre des débats et d'une actualité marquée par la montée de fronde sociale. Le bouclier fiscal dont le Président Sarkozy a fait un des points majeurs de sa campagne électorale et de son mandat et qui stipule que l'Etat ne devrait pas prélever plus de 50% des revenus, est également critiqué non seulement à gauche mais jusqu'au camp de la majorité présidentielle. La principale critique est que le bouclier fiscal prive l'Etat de recettes importantes afin de faire face à ses dépenses pour sauver les banques et les plans de relance de l'économie. En Grande Bretagne, le gouvernement du Premier Ministre Gordon Brown est en train d'étudier un projet pour relever le taux d'imposition à 45% des revenus annuels pour ceux qui gagnent plus de 200 000 euros par an. On enregistre également un peu partout en Europe et en Amérique du Nord la montée de la contestation des parachutes dorés et des bonus accordés par des entreprises et des banques au bord de la faillite à leurs hauts dirigeants!
Donc, le débat sur l'inégalité est de retour et la question de la justice fiscale que l'on croyait enterré est au cœur du débat public. Cette évolution constitue une rupture majeure dans le consensus établi depuis près d'un quart de siècle dans le monde et dans les thèses du libéralisme triomphant qui a fait, depuis l'arrivée de Reagan et de Tatcher au pouvoir, de la baisse des impôts une véritable doctrine économique! Le néo-libéralisme triomphant a mis fin à l'Etat-providence et à une politique fiscale qui cherchait à corriger les inégalités dans les sociétés capitalistes. A ce niveau, il faut souligner que les débats sur les inégalités et les politiques fiscales sont assez significatifs des périodes de crise. Rappelons que la crise des années 30 a connu un important débat de même nature. En effet, en 1932 et au moment de l'arrivée de Roosevelt au pouvoir aux Etats-Unis, le taux d'imposition appliqué sur les revenus les plus riches n'était que de 25%. Juste après son élection, le Président décide d'augmenter immédiatement ce taux à 63%. Les besoins de financement du New Deal seront à l'origine d'une forte augmentation de l'imposition des plus riches. Et, l'imposition des revenus les plus élevés ne cessera d'augmenter pour passer à 79% en 1936 et atteindre 91% en 1941. Ce taux de 91% était alors appliqué sur les revenus qui dépassaient 200 000 $ de l'époque soit l'équivalent de 1 million de $ aujourd'hui. Ce taux continuera à s'imposer jusqu'en 1964 et descendra par la suite progressivement à 77% pour s'établir à 70 à partir de 1970. Ainsi, le taux d'imposition des revenus a été en moyenne de 80% entre la crise de 1929 et la fin des années 70 aux Etats-Unis, ce qui n'a pas empêché l'économie américaine de connaître la période de croissance la plus forte. Cette tendance n'est pas propre aux Etats-Unis. En effet, l'ensemble des pays développés ont imposé un taux de prélèvement élevé sur les hauts revenus sans que personne n'y trouve à redire! En France, par exemple, ce taux a été de 90 pendant l'entre-deux-guerres et s'est stabilisé par la suite à près de 70%. Ces taux élevés étaient d'abord censés apporter des revenus non négligeables pour les pouvoirs publics. Par ailleurs, ils favorisaient une importante correction sociale et assuraient une plus grande cohésion sociale.
Or, ce consensus serait rompu au début des années avec l'arrivée au pouvoir du néo-libéralisme triomphant. En effet, Reagan, Tatcher et autres néo-libéraux ont été à l'origine de la thèse que trop d'impôt tue l'impôt et qu'il fallait réduire massivement l'imposition sur les plus riches afin de leur donner le goût de la prise de risque, du travail, de la créativité et de l'innovation! Ainsi, les taux sur les revenus les plus élevés ont connu de très fortes baisses et ils se situent aujourd'hui entre 30 et 35% aux Etats-Unis ce qui représente leurs niveaux avant l'arrivée de Roosevelt au pouvoir dans les années 30. Cette même tendance s'observe également dans la plupart des pays développés.
Cette baisse des impôts a été à l'origine d'une explosion des inégalités dans la plupart des pays développés. Ainsi, un rapport de l'OCDE "les deux dernières décennies ont été marquées par une augmentation à la fois des inégalités et du nombre de pauvres". La revue Forbes a montré que les 400 plus riches contribuables américains ont gagné 105 milliards de $ en 2006 et n'ont payé que 18 milliards d'impôt. On estime aux Etats-Unis qu'il y a eu un transfert de 15 points de revenu national en direction des 1% les plus riches et la stagnation du pouvoir d'achat du reste de la population depuis cette rupture libérale des années 80. En France, beaucoup d'études ont montré une forte montée des inégalités dans les années 90 et au début du siècle. Ainsi, on estime qu'en moyenne les revenus des 1% les plus riches ont augmenté de 20% et ceux des 0,01% les plus riches de 40% alors que la progression des 90% des français les moins riches n'a été que de 4%. Cette tendance à l'explosion des salaires des plus riches a été renforcée par la financiarisation et l'apparition de nouvelles formes de revenus comme les bonus que les dirigeants d'entreprises s'accordent. Ces nouvelles formes de rémunération ont été à l'origine de forte prise de risque de la part des traders qui explique en partie la crise actuelle et l'explosion de la bulle financière.
Or, ce consensus sur la baisse de la fiscalité et la banalisation de l'inégalité sont aujourd'hui d'être profondément remis en cause. Deux raisons sont derrière ce changement d'attitude. D'abord, la crise qui a été à l'origine d'un accroissement des besoins des Etats pour financer les plans de sauvetage des banques et les plans de relance des économies. Ce qui a amené les gouvernements à revisiter ce consensus et à chercher dans les prélèvements sur les hauts revenus des ressources supplémentaires. Ensuite, l'opinion publique est de plus en plus révoltée contre ces traders et ces hauts responsables qu'on a présenté comme étant les meilleurs dans leur profession et qui sont à l'origine de la débâcle de leurs banques et de leurs grandes entreprises, et qui continuent à s'accorder entre eux bonus et autres parachutes dorés!
Nul doute nous sommes aujourd'hui au tournant d'une époque! Le sentiment d'égalité et de justice n'ont jamais été aussi forts et ils risquent de nourrir les choix et les politiques dans beaucoup de pays au grand dam des plus nantis et des néo-libéraux de tout poil!
Commentaires