La Banque centrale de Suède, qui a lancé en 1969 le prix Nobel de l'économie, vient de l'octroyer à deux économistes américains Oliver Willamson et Elinor Ostrom. Cette décision ressemble fort à un temps d'arrêt après les critiques et les interrogations qui touchent le champ économique. En effet, les heureux élus de cette année ne proviennent pas de disciplines centrales du champ de la réflexion économique comme la macroéconomie, les relations internationales ou la finance. Rappelons que ce prix a été décerné l'année dernière à Paul Krugman qui, par ses travaux théoriques mais également par ses tribunes dans les journaux et notamment dans le New York Times, est un personnages central du champ économique et du débat public. Or, cette année, le choix du Comité s'est porté finalement sur deux économistes qui n'occupent pas une place centrale dans le champ et poursuivent depuis plusieurs années des travaux, certes intéressants, mais qui se situent à la marge de la discipline!
L'octroi du prix Nobel à Elinor Ostrom est une révolution en soi dans la mesure où c'est la première femme qui accède à ce club fermé et sélect de la gente masculine. Elle est professeur de sciences politiques à l'université d'Indiana aux Etats-Unis. Elle s'est intéressée aux questions de la gestion des biens publics écologiques par les associations d'usagers. Une préoccupation qui se situe au centre des débats globaux sur la protection de l'environnement dans le cadre de la préparation du Sommet de Copenhague. Dans ses travaux, elle a mis l'accent sur les contrats mis en place qui permettent une bonne gestion des écosystèmes. Elle a surtout mis l'accent sur la multiplicité des réponses aux difficultés soulevées par la gestion des écosystèmes et la nécessité pour les contrats de favoriser une grande flexibilité afin de répondre à ces situations.
Oliver Willamson, est le plus connu des deux dans les milieux académiques. Il est surtout le père de la théorie des coûts des transactions. Il enseigne à l'université de Berkeley aux Etats-Unis. Willamson a été le premier à montrer que les transactions faites par les entreprises et les individus ont un coût qu'il faut prendre en considération. Ces coûts ont une grande influence sur le comportement des entreprises qui s'éloignent ainsi du schéma théorique de l'école néo-classique ou néo-libérale. Ces coûts emmèneront par exemple un restaurateur à ne pas changer les prix de ses plats car ceci le conduirait à changer ses cartes ce qui pourrait avoir un coût encore plus important que celui qu'il gagnerait avec l'augmentation de ses prix. Aussi, cette théorie explique les raisons qui poussent les entreprises parfois à internaliser des services afin de minimiser leurs coûts de transactions.
Ainsi, le prix Nobel s'est intéressé cette année à deux économistes qui, depuis plusieurs années, s'intéressent aux coûts ou aux contrats qui échappent aux rapports marchands et qui constituent des éléments essentiels dans la prise de décision des agents privés comme des entreprises. Ces travaux permettent par conséquent de construire un monde plus proche de la réalité et qui prend en considération ses imperfections et s'éloignent par conséquent du monde parfait que les théories standards cherchent à construire! Ces travaux constituent une critique de la théorie standard qui, depuis des lustres, a défendu l'hypothèse que le marché constitue la seule forme de socialisation et d'interaction entre des agents dotés de pouvoirs égaux. Elle a également prétendu depuis son avènement comme école de pensée hégémonique et dominante au milieu des années 70 que les marchés étaient capables de résorber les déficits et d'assurer un équilibre stable à toute preuve! Après l'éclatement de l'une des plus grandes crises financières de l'histoire du capitalisme, on sait ce qu'il en reste de ces affirmations et l'hypothèse de l'efficience des marchés a été balayée!
Mais, ce qu'il faut remarquer dans cette décision d'octroyer ce prix Nobel à Willamson et à Ostrom, est que le comité Nobel a cherché à éviter à accorder ce prix à un chercheur ou à un économiste qui occupe une position plus centrale dans le champ économique. Certes, le comité en charge du prix n'est pas connu pour son aventurisme et généralement, il ne récompense les chercheurs que plusieurs années après la publication de leurs travaux! Une manière pour lui de s'assurer que les travaux en question ne sont pas contestés et qu'ils ont l'aval de la profession! Il faut dire que la seule fois où ce comité s'est aventuré à reconnaître rapidement des travaux de chercheurs et à leur accorder un prix c'était un désastre! Tout le monde se rappelle bien évidemment l'épisode de l'octroi du prix Nobel 1997 à Myron Scholes et Robert Merton pour leurs nouvelles méthodes mathématiques pour évaluer les produits dérivés. Quelques mois plus tard LTCM, le hedge fund, qu'il conseillaient opérait une faillite retentissante en 1998 qui a failli emporter le système financier dans son ensemble!
Donc, ce comité ne joue pas le rôle de dénicheur de talent et octroie plutôt ses consécrations à des chercheurs reconnus par la profession et dont les travaux ne font l'objet d'aucune contestation scientifique! Or, cette position traditionnelle du Comité est renforcé aujourd'hui par les doutes et les questionnements qui s'accumulent sur les économistes et assombrissent l'horizon de la profession. Ces controverses portent sur leur incapacité à prévoir cette crise et même si la reprise est en train de pointer le nez, la controverse sur les économistes n'est pas retombée! Dans ce contexte grisâtre et maussade chez les économistes le comité a décidé d'octroyer son prix 2009 à Willamson et Ostrom et d'attendre des jours meilleurs!
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