Chers amis,
J'ai le plaisir de partager avec vous cette interview sur Mozaïque dans l'émission Midi Show sur les défis économiques de la révolution en Tunisie.
Amicalement
Hakim
« février 2011 | Accueil | avril 2011 »
Chers amis,
J'ai le plaisir de partager avec vous cette interview sur Mozaïque dans l'émission Midi Show sur les défis économiques de la révolution en Tunisie.
Amicalement
Hakim
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Où sont passés les intellectuels français connus pour leur soutien aux luttes et aux combats démocratiques lors des révolutions en Tunisie et en Egypte? Pourquoi ne les voit-on pas courir les plateaux de télévision et multiplier les interviews pour appeler "l'Occident" à soutenir une révolution qui se fait au nom de son universel des droits de l'homme et de son idéal de liberté? Pourquoi ne donnent-ils pas de la voix au moment où les peuples arabes s'arrachent du despotisme qui a régné sur cette région, en faisant une "exception" au regard de la fin du mur de la peur et de l'avènement des printemps des libertés dans le monde? Pourquoi ne les voit-on pas se mobiliser comme ils l'avaient fait pour soutenir les révolutions démocratiques dans les "ex-démocraties populaires" après la chute du mur de Berlin? Pourquoi gardent-ils un profil bas à ce tournant historique du monde arabe alors qu'ils font preuve d'une combattivité sans précédent lors de la guerre dans l'ex-Yougoslavie et d'un soutien infaillible à la résistance bosniaque qui les a conduits à constituer une liste d'appui à la Bosnie pour les élections européennes? Pourquoi ne les voit-on pas se mobiliser pour appuyer cette quête de liberté des jeunes arabes? Pourquoi cet immobilisme alors que par le passé ils se sont mobilisés et ont exercé des pressions fortes sur les gouvernements occidentaux pour exiger leur intervention afin d'arrêter les répressions des régimes autoritaires et la répression contre leurs populations? Comment expliquer ce silence stupéfiant et cette apathie devant ces premières ferveurs révolutionnaires qui viennent d'Arabie?
L'objectif de cette note est d'apporter des éléments de réponse à ces questionnements et à ces interrogations. Notre point de départ a été une question posée par Dany le Rouge. Il a fait partie des rares intellectuels, militants et post-soixante huitards qui avaient dénoncé les régimes autoritaires dans le monde arabe et cette thèse "néo-orientaliste" d'une "exception arabe" qui ferait du despotisme et de la tyrannie l'horizon politique naturel du monde arabe. Il a fait partie également de ceux qui ont félicité la victoire des jeunes arabes sur les dictatures et leur capacité à faire revivre en ce début de siècle cette douce ferveur de la révolution et la capacité de l'utopie à ré-enchanter un monde empêtré dans les affres d'une crise sans précédent et incapable d'échapper à la mainmise d'une finance dont la spéculation et les bonus ont remplacé depuis des lustres l'envoûtement et la magie d'un autre expérience historique! Daniel Cohen-Bendit avait effectué une série d'émissions de télévision en 1985 pour savoir ce que sont devenus les leaders du printemps des jeunes en mai 1968 et en avait publié un essai une année plus tard[1]. Dans cette enquête, il a rendu visite à plusieurs de ceux qui ont porté l'espérance révolutionnaire des années 1960 et à travers un dialogue d'une grande sensibilité il a pu rendre compte des trajectoires personnelles et aussi des mutations et des transformations de cette utopie. A travers, les figures de Rubin, qui de hippie est devenu un trader redoutable dans la finance, de Fernando Gabeira, qui faisait partie du groupe de guérilleros qui avaient pris en otage l'ambassadeur américain à Brasilia et qui est devenu une grande vedette de la télé brésilienne, à Joachim Klein qui était à l'époque recherché par la police allemande pour ses rapports avec le groupe Fraction armée rouge, et bien d'autres porte-drapeaux de l'idéal d'un monde meilleur, Daniel Cohen Bendit a pu tracer des parcours entre renoncements, désespoirs et poursuite du mythe et de l'utopie. Néanmoins, en dépit de la diversité de ces parcours, tous continuent à éprouver un brin de nostalgie et un certain degré d'enivrement lorsqu'on évoque son nom et on clame la révolution!
Notre question dans cet essai est de savoir pourquoi les intellectuels occidentaux n'aiment pas les révolutions arabes? Ils ont critiqué pendant des années l'absence de démocratie et contre ce despotisme oriental qui a continué à sévir contre vents et marées au moment où d'autres régions comme l'Amérique Latine, les ex patries du socialisme et en Afrique au Sud du Sahara, ont connu l'automne de leurs patriarches pour reprendre le titre d'un roman célèbre de Gabriel Garcia Marquez et ont mis fin à l'autoritarisme. Alors pourquoi ces intellectuels n'aiment-ils pas cet air de révolution qui emporte le despotisme qu'ils ont toujours critiqué et permet au monde arabe de connaître enfin son printemps? Comment expliquer ce silence et ce mutisme de la part d'intellectuels qui nous ont toujours habitués à se mobiliser pour soutenir les luttes des peuples contre les dictatures et les régimes tyranniques?
Certes, Alain Touraine s'est ému dans une tribune parue dans Le Monde à propos de ce procès fait aux intellectuels et de ces accusations à leur encontre. Il souligne notamment que "le reproche fait aux intellectuels de se taire face aux soulèvements populaires dans plusieurs pays arabes, et en particulier en Tunisie et en Egypte, doit en premier lieu être rejeté"[2]. A. Touraine a beau défendre les intellectuels français, le constat sur leur absence est unanime. Une enquête dans le quotidien Le Monde, au titre assez évocateur, "A Paris, l'intelligentsia du silence" souligne cette discrétion et la circonspection des intellectuels français et indique que "d'habitude si prompts à s'enflammer quand un peuple se dresse contre la tyrannie, les voilà qui se font étonnamment discrets"[3]. Ce constat est confirmé par d'autres intellectuels français qui s'émeuvent et s'étonnent du manque de mobilisation et du peu d'empressement de leurs collègues à soutenir les révolutions arabes.
Notre objectif est donc de saisir les raisons profondes de ce manque d'empressement et de cette timidité des intellectuels occidentaux devant cette quête de liberté et cette ère de révolution qui sifflent sur le monde arabe. C'est Pascal Boniface qui nous met sur une première piste de réponse qui réside dans le danger islamiste qui guette ces révolutions arabes. En effet les populations ont supporté ces despotismes orientaux dans la mesure où ils constituaient pendant de longues années un rempart contre les fous de dieu. Dans une contribution au blog du Nouvel Observateur, il souligne "tout le monde devrait se réjouir de la contestation du régime répressif de Moubarak en Egypte. Mais, la joie de voir la mise en place d'une véritable démocratie dans ce grand pays arabe est gâchée par une sombre perspective: la prise de pouvoir par les frères musulmans. Mais, alors que The Economist qui n'est pas précisément un organe islamo-gauchiste se réjouit d'une révolte pacifique, populaire et séculière, trois des principaux intellectuels médiatiques français sont heureusement là pour mettre en garde les naïfs qui stupidement sont toujours prêts à applaudir à la chute des dictateurs"[4].
[1]. Voir Daniel Cohen-Bendit, Nous l'avons tant aimée, la révolution, Editions Bernard Barrault, Paris 1986.
[2] . Voir Alain Touraine, Sortons de la guerre froide! Le social remplace le national, Le Monde, édition du 19 février 2011.
[3]. Voir "A Paris, l'intelligentsia du silence", Le Monde, édition du 5-6 février 2010.
[4] . Voir "Adler, BHL et Finkielkraut anxieux face à la perspective d'une Egypte démocratique", Blog du Nouvel Obs, 2 février 2011.
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Les années dictature high-tech.
Pour plusieurs raisons, ce changement de régime a été à l'origine d'une grande espérance. Tout d'abord, l'ambiance de fin de règne et les luttes au sommet du pouvoir ont été à l'origine d'une grande incertitude et d'une anxiété sur l'avenir dans différents secteurs de la société. Par ailleurs, cette fin de règne a été marquée par un renforcement de la répression du régime et de son caractère arbitraire avec la multiplication des arrestations et des procès politiques. Le plus important procès a été celui de la direction et des cadres du mouvement de la tendance islamiste avec des lourdes peines qui étaient, semble-t-il, loin de satisfaire un "père de la nation" de plus en plus absent et qui aurait aimé que le tribunal prononce des peines capitales contre certains dirigeants, et notamment Rached Ghannouchi, le leader du mouvement. Par ailleurs, ces procès ont été à l'origine d'une radicalisation d'importantes factions et particulièrement de la jeunesse du mouvement islamiste dont certains sont passés à l'action violente. Ainsi, des militants islamistes ont posé une bombe dans l'un des hôtels de la zone touristique de Monastir qui a fait une victime. L'objectif était de frapper les bases économiques afin d'affaiblir le régime et de riposter ainsi contre la répression à l’encontre du mouvement islamiste. Parallèlement à cette attaque qui a eu un écho important au niveau international, on a enregistré une multiplication des attaques des militants islamistes contre des militants locaux du parti au pouvoir ou des juges.
L'air du temps était lourd en cette fin des années 1980 et l'atmosphère pesante et grave. Le changement est venu le 7 novembre 1987 semblant délivrer un pays au bord de la crise de nerfs. Le départ du "père de la nation" pour des "raisons de santé" et l'arrivée du nouveau président ont reçu plutôt un accueil favorable dans la mesure où, pour beaucoup, il a levé la chape de plomb qui régnait à l'époque sur le pays et qui était à l'origine d'une grande inquiétude et d'une grande angoisse sur l'avenir. Mais, il faut dire que ce changement n'a pas été à l'origine d'une grande liesse ni d’une grande euphorie de la part de la population. En effet, c'est plutôt la réserve et la circonspection qui ont prévalu pendant plusieurs mois. Dans un premier temps, on n'a pas enregistré des grands rassemblements populaires en faveur du nouveau pouvoir. Même le parti unique, pris de court par l'éviction de son leader historique, a mis du temps avant d'apporter un soutien franc au nouveau maître du pays au point où il a envisagé pendant quelques temps de créer un nouveau parti présidentiel qui lui soit totalement dévoué.
Plusieurs raisons expliquent cet accueil mitigé du nouveau pouvoir et en particulier la personnalité du nouvel homme fort. En effet, Ben Ali n'était pas un inconnu et il rappelait plutôt les jours sombres de la répression du régime autoritaire. En effet, il était en charge des forces de police et avait supervisé la répression des manifestants lors des émeutes du 28 janvier 1978. Ensuite, au moment du court printemps démocratique du début des années 1980, il a été exilé à l'ambassade de Tunisie en Pologne. Il a été rappelé plus tard, au milieu des années 1980, lorsque le pouvoir est revenu sur ses promesses d'ouverture démocratique et qu'il fallait étouffer la contestation islamiste qui commençait à prendre de l'ampleur. Ainsi, l'image de Ben Ali était plutôt associée aux moments durs de la répression et son arrivée au pouvoir était perçue avec beaucoup de retenue voire même de crainte. Mais, cette image a pu être polissée avec à ses côtés, lors de ce changement de régime, quelques responsables civils du parti au pouvoir, et particulièrement de l'aile libérale et sociale avec notamment l'ancien ministre des affaires sociales, Hédi Baccouche, qui sera le premier Premier ministre de Ben Ali.
Le nouveau pouvoir va chercher rapidement à rassurer les inquiétudes et les appréhensions en s'engageant à réformer le régime autoritaire et engager le nationalisme tunisien sur la voie de la démocratie et du pluralisme. Ces engagements se retrouvaient dans la déclaration lue par le nouveau président dans une allocution diffusée à la radio et à la télévision et qui deviendra une référence et le fondement du nouveau régime même si ses engagements seront enterrés quelques années plus tard. Par ailleurs, le président et le nouveau premier ministre vont multiplier les échanges et les dialogues avec les dirigeants de l'opposition, les responsables syndicaux et les associations de la société civile. Ces rencontres et ces dialogues vont déboucher sur la préparation d'un texte d'accord national (Mithak al-Watani) qui sera signé par les différentes forces politiques et sociales et qui annonce un engagement en faveur de la libéralisation du régime politique et de la démocratie.
Ces engagements seront suivis de réformes concrètes dans le domaine politique en vue d'ouvrir le système politique. La réforme la plus importante est probablement celle de la constitution qui mettra fin à la présidence à vie héritée du "père de la nation". Cette période connaîtra aussi un dégel de la vie politique et la Tunisie va vivre un nouveau printemps à la fin de cette décennie avec une libéralisation des médias et le retour des journaux interdits ou saisis par le passé. A ce niveau, de nouveaux journaux d'opposition ont obtenu leurs visas dont les plus significatifs sont l'hebdomadaire El-fajr du mouvement islamiste qui s'appelle désormais Ennahda et la voix du peuple, l'organe du parti d'extrême gauche de Hamma Hammami (le POCT). Les partis politiques d'opposition vont reprendre leurs activités et redoubler de dynamisme. Cette période connaîtra également un plus grand dynamisme de la société civile, notamment avec la Ligue des droits de l'homme.
Parallèlement aux réformes politiques, le nouveau pouvoir va également entreprendre un important chantier de réformes et de changements afin de faire face aux blocages du régime d'accumulation et aux limites des programmes d'ajustement structurels. Ces réformes économiques vont s'opérer dans trois directions essentielles. La première concerne la stabilité des grands comptes économiques où le pouvoir cherchera à réduire de manière significative les grands déficits et à réduire l'inflation. Ceci se fera à travers une politique économique orthodoxe qui cherchera à coups de réduction des dépenses et de hausse des taux d'intérêts à mettre fin aux grands déficits. De ce point de vue, cette politique a permis d'atteindre ses objectifs de réduction des déséquilibres et les responsables gouvernementaux de l'époque n'hésitaient pas à déclarer leur fierté de respecter les critères de Maastricht que certains pays développés et membres de l'Union européenne n'arrivaient pas à respecter.
Le second axe des réformes est celui de l'ouverture internationale et de la libéralisation de l'économie. A ce niveau, le nouveau pouvoir va opérer un renforcement du programme des réformes entamées au début des années 1980 avec la négociation de plusieurs accords de libre-échange dont le plus important a été celui signé avec l'UE. Cet accord a été accompagné d'un programme de mise à niveau pour aider les entreprises à améliorer leur compétitivité et à résister à la concurrence des entreprises étrangères. Il faut également mentionner d'autres accords de libre-échange dont celui d'Agadir avec certains pays arabes, celui signé avec la Turquie et ceux avec les pays africains au Sud du Sahara. Cette libéralisation a été à l'origine d'une accélération des investissements étrangers et d'un accroissement rapide des exportations de produits manufacturés qui désormais deviennent la principale source de revenus de l'étranger de l'économie.
Le troisième axe de ces réformes concerne l'importance accordée aux nouvelles technologies. Cette question était au cœur de la crise du modèle de développement basé sur les faibles coûts de main d'œuvre et la transition vers une économie portée par des secteurs plus intensifs en nouvelles technologies. Cette transition vers l'économie du savoir sera au cœur des différents plans de développement économique à compter du début des années 1990. Sept technopôles sont mis en place dont le plus connu est celui d'El Ghazala et réussissent à attirer d'importants investissements de nouvelles start-up locales ou de grandes entreprises internationales dont Alcatel, Ericsson ou STMicroelectronics. Il faut également souligner une accélération des investissements dans le domaine des télécommunications avec un développement des infrastructures, l'amélioration de la couverture et de la qualité des réseaux téléphoniques et l'amélioration de la capacité d'accès à Internet.
Ces choix seront à l'origine d'un développement rapide des nouvelles technologies et particulièrement de l'Internet en Tunisie. Les publinets et les cybercafés vont se multiplier et la ferveur pour les nouvelles technologies va être grandissante dans les différentes régions. Comme partout dans le monde, la Tunisie a connu une forte baisse des coûts des équipements et des connexions à Internet permettant à un nombre sans cesse croissant de personnes connectées au cyberespace et d'échapper aux contraintes et à la répression qui sévissait dans le monde réel. A partir de la seconde moitié de la décennie, la Tunisie va entrer de plain-pied dans le Web 2.0 et va s'inscrire dans la révolution des réseaux sociaux avec le développement de Facebook, de YouTube, des blogs et autres nouvelles formes de communication et de réseautage. Il faut aussi noter une généralisation des téléphones mobiles avec la libéralisation du secteur et l'apparition de trois opérateurs. L'internet et la téléphonie mobile vont converger rapidement pour offrir de nouvelles possibilités de communication avec notamment la transmission instantanée de photos et d'image vidéo. Progressivement, le développement des nouvelles technologies seront à l'origine de la formation d'une nouvelle communauté et d'une cyber-société qui va échapper aux mécanismes de contrôle de l'Etat et aux tracas d'une bureaucratie tatillonne. Cette société jouera un rôle important dans la cyber-dissidence et dans la révolution du 14 janvier 2011.
Mais, plus qu'un choix économique, les nouvelles technologies vont devenir une idéologie pour un régime en quête de référence et d'un rattachement au monde de la modernité. Ce sont les nouvelles technologies qui vont lui procurer cet univers de légitimation et vont remplir le besoin de contemporanéité et de faire partie du temps du monde. Cette image d'un président féru des nouvelles technologies et de l'internet a été projetée par les médias officiels pour renforcer l'idée et l'image d'un ancrage de la Tunisie dans la modernité technique. Plusieurs initiatives ont été lancées par le pouvoir pour montrer cet engagement en faveur des nouvelles technologies dont la plus importante est l'accueil du Sommet international des nouvelles technologies en 2005. Or, cet évènement qui était censé affirmer l'engagement de la Tunisie en faveur du modernisme et du monde émergent va très rapidement tourner au désastre. En effet, dans son allocution d'ouverture, le Président de la Confédération suisse n'a pas hésité à rappeler que les nouvelles technologies et le monde de l'internet et du futur ne pouvait s'accommoder de la répression et de la négation des libertés! Un grand désaveu pour un régime autoritaire qui a toujours pensé qu'on pouvait s'inscrire dans la modernisation sans la modernité et qu'on pouvait accéder à la rationalité sans la raison et les libertés!
Ainsi, le nouveau pouvoir a tenté à partir de 1987 de réformer un régime autoritaire à la dérive et d'ouvrir de nouvelles perspectives à un nationalisme vieillissant et incapable d'opérer sa révolution démocratique. Or, cette nouvelle tentative de réforme du régime autoritaire va tourner court au début de la décennie. Au niveau politique, les fleurs de ce nouveau printemps vont se flâner très vite et l'autoritarisme va reprendre ses droits. Le retour du régime à sa nature première va commencer dès les premières élections législatives et présidentielles libres et qui vont connaître une importante fraude et permettre au parti au pouvoir de renforcer son hégémonie sur la vie politique. Ensuite, c'est la répression aveugle et féroce qui va s'abattre sur le mouvement islamiste dans les années 1990 et la condamnation de leurs dirigeants à de longues peines de prison ou à l'exil. Cette répression va se généraliser plus tard pour toucher l'ensemble de l'opposition et des institutions de la société civile et particulièrement la Ligue des droits de l'homme et les associations professionnelles comme l'association des journalistes ou l'association des juges.
La fermeture de l'espace public va aussi frapper la presse et plusieurs journaux indépendants seront fermés ou soumis à une forte censure. Par ailleurs, la centralisation des dépenses de la publicité au sein de l'ATCE va renforcer le contrôle politique par un contrôle financier et soumettre les journaux indépendants au diktat financier. Parallèlement à l'étouffement des journaux indépendants on assiste à une multiplication d'autres journaux à la solde du pouvoir qui se distinguent par les campagnes qu'elles mènent contre les opposants et les dirigeants des institutions de la société civile. Par ailleurs, la libéralisation du paysage de la communication profite aux proches du pouvoir qui ont bénéficié des accords pour le lancement des nouvelles radios et télévisions.
Ainsi, la répression et l'autoritarisme sont revenus au-devant de la scène. Mais, ce retour ne s'est pas limité aux outils du monde moderne comme les partis politiques ou les journaux mais s'est également prolongé au monde virtuel. En effet, le régime s'est rendu rapidement compte que le cyberespace est porteur d'une culture libertaire et subversive. Le monde de la toile a pu échapper aux mécanismes de contrôle et de répression vieillissant du monde de la modernité pour créer un nouvel univers de contestation et de dissidence. La répression va alors toucher le cyberespace à travers l'interdiction des sites d'opposition politique, des blogs et jusqu'aux sites de certains journaux comme Le Monde ou Libération. Par ailleurs, ce contrôle ira jusqu'à la manipulation des boites e-mails des dirigeants de l'opposition ainsi que de leurs comptes sur les réseaux sociaux. Cet outil de liberté et d'autonomie pour les individus et pour échapper aux contraintes du monde moderne est devenu un nouveau lieu de contrôle et de répression pour le régime autoritaire. C'est désormais l'œil de Big Brother d'Orwell qui veille sur le net et impose une dictature high-tech pour faire face et mater la cyberdissidence comme il a réussi asservir et à faire taire l'opposition et les voix d'autonomie du monde de la modernité classique.
Au niveau économique, le nouveau modèle de développement a connu quelques semaines de gloire lors des années 1990 et a réussi à relancer une croissance relativement forte qui s'est toujours située au-dessus des moyennes mondiales et régionales. Mais, ces dynamiques de croissance auraient pu être beaucoup plus fortes comme l'avaient indiqué plusieurs institutions internationales dont le FMI. Or, ces dynamiques de croissance avaient été minées par d'importantes contraintes. La première d'entre-elle est bien évidemment la corruption et la mauvaise gouvernance qui s'est développée dès le début des années 1990 et qui a bénéficié aux cercles les plus proches du pouvoir et aux différents clans mafieux. Ces pratiques ont été à l'origine de l'accumulation de grandes fortunes dans un temps très limité et surtout d'une main mise sur d'importants secteurs économiques, notamment dans le domaine bancaire, dans le tourisme, dans la construction immobilière entre autres. Cette accumulation de fortunes et surtout son étalement obscène dont beaucoup de tunisiens parlaient en secret et qui ont été révélés au grand jour par les télex des ambassadeurs américains publiés par Wikileaks ont contribué à cette perte de légitimité et au rejet populaire des différents clans mafieux.
La montée de la corruption a surtout touché et pesé sur les dynamiques de croissance. Le secteur privé touché par l'incertitude et les inquiétudes croissantes liées aux pratiques de la corruption et au manque de transparence a réduit ses investissements et ses prises de risques sur le futur. C'est plutôt une attitude attentiste qui a prévalu pendant des années et qu'un grand nombre de conseils ministériels restreints qui lui ont été consacrés n'ont pas réussi à renverser. Ainsi, la contribution du secteur privé dans ces dynamiques de croissance n'a pas eu l'ampleur attendue.
Mais, les limites de ce modèle de développement et les blocages de la transition vers une croissance intensive en capital ont été à l'origine de l'approfondissement du chômage et particulièrement du chômage des diplômés. Les chiffres officiels ont estimé le taux de chômage à 14,2% en 2008. Mais, chez les jeunes entre 20 et 24 ans, ils remontent à 30% et celui des diplômés atteint 19%. Parallèlement au chômage, il faut aussi souligner la montée des inégalités régionales et le grand désespoir des régions de l'intérieur avec le déclin des activités agricoles et des activités minières. Ces inégalités et l'accroissement du chômage dans ces régions ont été à l'origine dès 2008 des premières révoltes avec les soulèvements du bassin minier. Plus tard, ce sont les régions frontalières avec la Lybie qui vont s'enflammer avec la multiplication des tracasseries administratives devant le mouvement des populations entre les deux pays. Ces inégalités, l'abattement et le désespoir qui règnent dans ces régions seront à l'origine de l'acte désespéré de celui qui est considéré comme le premier martyr et du déclenchement de la révolution du jasmin.
Les blocages de ce modèle ont été renforcés dès 2008 par la crise globale dont l'onde de choc va toucher la Tunisie de plein fouet. La croissance économique va baisser de manière forte en 2009 et plus nettement en 2010. Les exportations ont également chuté de manière forte, particulièrement à destination de l'UE qui reste notre principal partenaire commercial. Mais, cette crise va surtout toucher les pays du Golfe dont les entreprises ont annoncé quelques mois auparavant, à grands frais publicitaires, d'importants investissements immobiliers.
C'est dans une Tunisie en pleine crise que va commencer l'année 2010. Un pouvoir politique de plus en plus coupé de la société et qui ne répond à ses demandes que par une répression croissante. Simultanément, les bruits et les rumeurs les plus folles courent sur les luttes de pouvoir des différents clans autour du président. On assiste à un accroissement de la corruption et de l'étalement de l'enrichissement mafieux qui ne faisaient que renforcer le rejet et le sentiment d'indignation et de révolte chez les gens. L'étouffement des médias et le contrôle plus agressif et plus répressif de la cyber-société sont sans précédent et contribuent à un climat pesant et lourd tout au long de cette année 2010. Il s'agissait d'une atmosphère explosive et porteuse d'une violence sans précédent qui explosait à chaque grand rassemblement populaire et notamment lors des rencontres de football sans que personne ne puisse l'expliquer et encore moins lui faire face. Ce climat délétère va s’accentuer avec la crise économique qui a pesé de tout son poids sur notre économie et qui a été à l'origine du renforcement du chômage et des inégalités. L'air du temps était morose en cette fin d'année 2010 et l'ambiance maussade. Une atmosphère qui rappelle étrangement la fin du régime du père de la nation avant l'avènement du régime de Ben Ali en 1987. Avec une différence notable, c'est que cette faillite et l'échec de la seconde tentative de réforme du régime autoritaire ne conduiront plus à un nouveau recommencement mais, cette fois-ci, à une véritable révolution populaire. C'est le point de départ de la révolution du jasmin.
Les défis de la révolution post-moderne.
Dans ce contexte de grande colère et d'immense désenchantement, Mohamed Bouazizi va commettre son acte désespéré qui deviendra l'acte fondateur de cette révolution populaire en Tunisie. Cet acte sera le catalyseur d'un large mouvement social qui fera tomber un régime autoritaire qui a fait de la répression la seule réponse au mouvement social et à l'opposition politique. C'est d'abord le mouvement des déshérités, des chômeurs et des sans espoirs marqués par le chômage et l'exclusion qui ont été à l'origine d'un grand anéantissement et d'un grand désespoir. Ces exclus, dont beaucoup sont des chômeurs diplômés de longue date, ont été au cœur des révoltes et dans les régions de l'intérieur et des grandes mobilisations sociales dans différentes régions, de Gafsa à Kasserine, du Kef à Jendouba. Ces mouvements sociaux ont échappé aux partis politiques traditionnels et ont fait de l'émeute et du soulèvement insurrectionnel les principaux moyens d'action politique. Ces choix sont le résultat de la fermeture de l'espace politique légal et la réduction des possibilités d'expression et de négociation. C'est par la répression que le régime autoritaire a répondu à ses mouvements sociaux et par le châtiment, la punition et parfois la propagande grotesque, comme lors des festivités de l'année de la jeunesse, qui ont constitué l'essentiel de son interaction avec les mouvements sociaux. Pourtant ces mouvements n'ont pas faibli et leur impact n'a fait que grandir notamment avec la mise en place de comités de soutien dans les différentes régions lors des révoltes du bassin minier.
L'autre force majeure qui s'est fortement mobilisée et qui a joué un rôle essentiel dans la révolution tunisienne, est la cyber-dissidence. Le développement des nouvelles technologies et de l'internet en Tunisie a été à l'origine de l'irruption d'une communauté de blogueurs et de cyberdissidents qui vont échapper à la répression du pouvoir et à ses méthodes totalitaires qui ne correspondent plus aux nouveaux modes de production de la politique. C'est une société civile Web 2.0 qui va se mettre en place et qui dépassera par sa capacité de mobilisation les partis politiques et les organisations de la société civile classique. Il s'agit de nouvelles formes de mobilisation qui vont profiter de la révolution numérique pour contribuer aux luttes démocratiques et au rejet de l'autoritarisme, du népotisme et de la corruption. Cette nouvelle opposition s'est beaucoup distinguée des oppositions modernes classiques dans la mesure où elle s'éloigne de l'image léniniste du quartier général qui prépare la révolution politique. Il s'agit d'une opposition plus diffuse, secrète, et impossible à bâillonner. C'est aussi une opposition qui a rompu avec les vieux schémas de centralisme démocratique des partis communistes et prône une nouvelle culture politique marquée par l'absence de chef charismatique et d'une grande décentralisation et diffusion de ses formes d'organisation politique.
Il faut aussi souligner que cette société civile Web 2.0 va prôner une nouvelle culture politique marquée par le pluralisme et la diversité s'éloignant des grands schémas idéologiques et des grands récits sur le monde meilleur hérité de la modernité. C'est une nouvelle culture politique libertaire et subversive par rapport aux schémas classiques et surtout aux modèles des sociétés fermées et des projets clos. C'est désormais l'avènement d'une nouvelle culture politique avec cette nouvelle cyber-dissidence où la démocratie et la liberté deviennent les valeurs essentielles. Cette nouvelle culture politique explique probablement les difficultés des partis d’extrême gauche qui prône le grand soir ou les partis islamistes, à y trouver un rôle prépondérant et leur marginalisation totale depuis le début des évènements et dans tous les mouvements sociaux qui ont commencé depuis les révoltes du bassin minier en 2008. Cette opposition Web 2.0 a joué un rôle important dans les fortes mobilisations à travers la dénonciation de la répression et par la production de nouveaux discours qui contredisent le discours hégémonique et qui ont réussi par conséquent à rompre le monopole exercé par les régimes autoritaires sur les narratifs et les discours. De ce point de vue, la révolution tunisienne comme la révolution égyptienne, seront les premières révolutions post-modernes.
Dans cette révolution, il faut aussi mentionner le rôle des forces de l'opposition radicale qui, en dépit de la répression, n'ont pas perdu l'espoir d'un changement politique majeur qui va mettre fin à l'autoritarisme. Ce sont les partis politiques d'opposition, les institutions de la société civile et surtout la grande centrale syndicale, qui rappelons-le, a été à l'origine des grandes manifestations des 13 et 14 janvier. Mais, la contribution de ces partis n'a pas été, comme nous l'avons souligné, de la même ampleur que celles des mouvements sociaux. Il faut souligner que ces partis, et particulièrement ceux qui ont refusé de rejoindre le pouvoir, ont fait l'objet d'une répression sans merci et ont vu l'espace de leurs actions politiques se restreindre comme peau de chagrin.
Ainsi, la convergence de ces différentes formes de mobilisation ont été à l'origine de cette révolution sans précédent dans l'histoire contemporaine de la Tunisie. Cette révolution a mis fin à un régime autoritaire dont l'isolement croissant s'accompagnait par la montée du despotisme. Ce régime a réduit l'espace politique à la portion congrue et a fait du despote le seul acteur à pouvoir jouer un rôle politique. Mais, ce système a érigé aussi la corruption et le népotisme comme fondement de l'exercice du pouvoir. L'autoritarisme, le despotisme et le népotisme sont devenus lors de ces dernières années, les caractéristiques essentielles du régime et ont été au centre de sa rupture avec la société qui s'approfondissait de jour en jour. Les révoltes du bassin minier et d'autres mobilisations dans les régions de l'intérieur comme la mobilisation de la société civile, dont la Ligue des droits de l'homme ou les associations indépendantes comme les avocats, les journalistes ou les juges n'ont pas réussi à arrêter cette descente aux enfers et cette dérive autoritaire du régime. Il a fallu cet acte désespéré de Mohamed Bouazizi pour convaincre les mouvements sociaux, la cyber-dissidence, l'opposition politique et l'ensemble de la société de franchir le pas de non-retour et de commencer cette révolution qui a fini par mettre fin à ce régime autoritaire et devenir le point de départ d'un véritable printemps démocratique dans le monde arabe qui a fini, à son tour, par mettre à genoux le pouvoir égyptien.
Mais, l'importance de cette révolution est qu'elle a réussi à vaincre la peur qui a régné, imposée par le régime autoritaire à toute une société. La police et les services de renseignements se sont développés et ont réussi à pénétrer l'ensemble du corps social. Ils ont surtout réussi à convaincre qu'ils surveillaient tout et que l'œil de "big brother" était présent partout. Et, gare à celui qui cherche à remettre en cause cet ordre de manière collective ou individuelle! C'est une répression féroce qui s'abat sur lui comme c'était le cas pour le mouvement islamiste ou pour certaines personnalités comme l'avocat Mohamed Abbou, Moncef Marzouki, ou le journaliste Taoufik Ben Brik, et bien d'autres personnalités. Ce système a réussi à instaurer une peur et la crainte de l'épouvante! Désormais, on ne discute plus, on murmure! On ne parle plus, on bredouille! On ne donne plus son avis franchement, on le suggère des bouts des lèvres! Mais, ces attitudes et ces craintes ont été à l'origine d'une honte sans précédent qui a traversé le corps social! On avait honte de soumettre à ce despotisme. C'est l'indignité qui prévalait devant cette défaite face au système autoritaire. C'est le déshonneur qui dominait une élite qui a déserté la vie civile et la sphère politique pour se réfugier dans la sphère privée et échapper ainsi aux foudres du régime. Du coup, la sphère publique a été livrée au despotisme, à l'incivilité, à la vulgarité et à la violence parfois gratuite, qui permettait au corps social d'échapper à cette chape de plomb qui le dominait. Or, cette révolution a été un moment important dans l'histoire récente dans la mesure où elle a permis au corps social de vaincre la peur et de retrouver sa dignité.
La révolution tunisienne et la chute de la dictature égyptienne sont également des moments cruciaux dans la mesure où elles ont permis de vaincre les prophéties orientalistes qui gloussaient sur le thème de l'exception arabe et de l'incapacité de notre monde à sortir des mythes et du rêve du retour à l'âge glorieux de Médine. Il faut dire que les évènements lors de la dernière moitié du siècle leur a donné raison. En effet, les Arabes sont restés muets lors des trois grandes révolutions démocratiques que le monde a connu depuis la chute des dictatures en Europe du Sud dans les années 1970, en Amérique Latine dans les années 1980 et dans les années 1990 dans les anciennes "patries des travailleurs" et en Afrique. Tout au long de ces moments de liesse et d'euphorie démocratique, les Arabes sont restés fidèles à leurs nationalismes qui devenaient de plus en plus autoritaire et s'enfermaient aux vents de la liberté. Cet autisme face aux sirènes de la démocratie a été à l'origine de ces développements et de ces thèses sur l'exception arabe et l'absence de démocrates dans une région encore baignée dans les mythes et dans sa soumission aux divinités et de son incapacité, par conséquent, à libérer le sujet. Or, ces révolutions montrent que d'exception arabe il n'y en a point, et que cette région comme d'autres, n'a qu'une idée c'est de s'intégrer dans l'universel de la liberté et de la raison!
Depuis la victoire et le départ de l'ancien président le 14 janvier, la Tunisie est confrontée aux défis de la construction d'un nouveau régime démocratique et ouvert. Ils sont deux types : ceux de court terme et ceux de moyen et long terme. Au niveau immédiat, il nous semble que la révolution tunisienne se trouve en face de trois préoccupations majeures. La première est liée à l'explosion de revendications sectorielles que le régime autoritaire a réussi à contenir et qui explosent aujourd'hui et exigent des solutions. Or, si la prise en compte de ces revendications est importante, il est évident qu'elles peuvent aujourd'hui remettre en cause les équilibres économiques déjà fragiles. Le second type de défis est d'ordre sécuritaire. Ils sont liés au démantèlement de l'ancien appareil sécuritaire reposant sur les anciens clans mafieux et aux difficultés de le reconstruire. La question de la sécurité doit figurer dans les priorités du nouveau gouvernement afin de rétablir les conditions de la vie normale et empêcher les nostalgiques de l'ancien régime de faire son apologie car il assurait l'ordre. Le troisième défi est lié aux difficultés de fonctionnement des institutions. Il faut dire que ces difficultés s'expliquent d'un côté par la résistance de l'ancien parti au pouvoir et de l'autre par des erreurs de casting dans les nominations de certains responsables. Il est nécessaire de ce point de vue de s'assurer que les nominations fassent l'objet d'un grand consensus et qu’elles reposent sur des personnalités respectées qui réussiront à rétablir la légitimité des institutions.
Les défis de moyen et long terme sont également importants. A ce propos, nous mettons en exergue trois enjeux majeurs. Le premier est lié aux réformes politiques et à l'instauration d'un nouveau régime démocratique. Une commission d'experts et de juristes de haut niveau est présidée par le professeur Yadh Ben Achour. Cette commission doit poursuivre ses réflexions et surtout renforcer notre ancrage sur les chemins de la liberté et de la modernité économique. Le second défi est d'ordre économique et concerne la définition d'un nouveau modèle de développement qui assure une véritable transition vers l'économie du savoir et des nouvelles technologies. Ce modèle exige une rupture avec les politiques économiques passées qui, contrairement à celles mises en place dans les pays émergents, manquaient d'ambition et d'ampleur. Enfin, le dernier enjeu de taille est celui de l'émergence d'une nouvelle élite politique et d'une direction capable de frayer un chemin à la transformation sociale et de la révolution démocratique.
La révolution populaire en Tunisie a été un important moment d'euphorie et de liberté et d'affranchissement de l'autoritarisme qui était au cœur du projet nationaliste. Il est crucial que cet air de liberté s'inscrive dans de nouvelles institutions démocratiques et dans un nouveau projet de développement solidaire qui fera de la Tunisie un nouveau pays émergent.
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Les années de la modernisation en Tunisie.
Les indépendances ont été des moments importants dans l'histoire politique du monde arabe qui échappaient à la domination coloniale et au déni de civilité qu'avaient incarné les puissances coloniales dans nos contrées. Ces pays allaient retrouver leur dignité et contribuer à écrire la marche et le futur de l'universel desquels ils étaient exclus pendant près d'un siècle. Cette période correspond à l'arrivée du nationalisme au pouvoir dans la plupart des pays arabes et au début des efforts de modernisation et de la construction d'une nouvelle expérience historique et d'une nouvelle utopie. Ces années de la modernisation ont été des années d'effervescence et d'euphorie dans la plupart des pays arabes et le nationalisme, fort d'un soutien populaire sans précédent, nourrissait une grande espérance dans l'avenir et dans la transformation des structures archaïques héritées d'un passé marqué par les rêves d'un retour à l'âge d'or de l'empire musulman. La modernisation allait finalement permettre aux Arabes de rentrer dans la marche de l'histoire qu'ils avaient désertée pour ruminer leurs splendeurs passées. La modernisation devait révolutionner l'ordre traditionnel et permettre aux Arabes de retrouver le temps du monde et l'universel de la modernité.
La Tunisie s'est inscrite dans cette dynamique. La lutte anti-coloniale a mobilisé le peuple derrière la direction du mouvement national et les dirigeants du nouveau Destour. Le mouvement national est aussi marqué par les luttes et les soubresauts du conflit entre l'aile moderniste conduite par Bourguiba et l'aile panarabe dirigée par Salah Ben Youssef. C'est finalement Bourguiba qui sortira gagnant de cette lutte sanglante au sein du mouvement national qui se terminera par l'assassinat de Ben Youssef commandité par son rival et désormais ennemi. C'est l'aile moderniste du mouvement nationaliste qui arrive au pouvoir et qui va initier un important projet de transformation en profondeur de la société traditionnelle. La modernisation nationaliste touche d'abord le domaine politique avec l'élection d'une Assemblée constituante qui met fin au régime beylical hérité des Ottomans et instituera un régime républicain. Mais, cette modernisation touchera aussi l'appareil étatique avec un important effort de rationalisation de ses structures et de ses institutions dont notamment l'administration locale afin d'assurer la présence de l'Etat et l'exercice du monopole de la violence légitime. Il fallait ainsi moderniser l'administration afin de lui permettre de rendre les services nécessaires aux citoyens. Par ailleurs, il devenait nécessaire de mettre en place un système fiscal moderne afin de prélever les ressources nécessaires au fonctionnement de l'appareil de l'Etat moderne et d'effectuer les investissements nécessaires à une plus grande modernisation des infrastructures de base ainsi que les investissements dans les domaines sociaux et de l'éducation.
Alors que le projet de modernisation politique est marqué lors des premières années de l'indépendance par le souffle de la démocratie et des libertés, cette charge va progressivement disparaître pour laisser place, après le coup d'Etat avorté de 1962, au système du parti unique et à l'avènement du système autoritaire. A partir de cette date, les partis d'opposition seront interdits et le parti communiste qui avait jusque-là une existence légale est obligé de rentrer dans la clandestinité. Par ailleurs, les derniers journaux indépendants sont interdits et la liberté de la presse est remise en cause. L'autoritarisme ne se limite pas au domaine politique mais va toucher également le mouvement social avec la mise sous-tutelle du syndicat ouvrier par le parti unique et la fin de l'autonomie du mouvement syndical. Durant cette période, on assistera également à l'installation des cellules du parti unique dans les grandes unités industrielles. Ainsi, le nationalisme revient sur ses promesses de liberté et sa face autoritaire va prendre le dessus. Cet autoritarisme va prendre un tour répressif dès la fin des années 1960, avec les premières révoltes de la jeunesse tunisienne contre la guerre du Vietnam et l'avènement de la nouvelle gauche qui deviendra un acteur majeur de la scène politique et subira les foudres du despotisme caractérisant le nationalisme au pouvoir.
La modernisation nationaliste a aussi touché le domaine social avec d'importants investissements qui ont été effectués dans les secteurs de l'éducation et de la santé. Ces investissements ont permis la construction de nouvelles écoles et de lycées, et plus tard des universités dans tout le pays. Un nombre de plus en plus important de jeunes ont pu accéder au système scolaire moderne. Ces efforts ont renforcé le système scolaire moderne et ont définitivement marginalisé le système traditionnel. Par ailleurs, le système moderne a mis l'accent sur l'enseignement des sciences et des techniques. Le projet moderniste a consenti également d'importants efforts dans le domaine social à travers notamment la construction des centres de santé et des hôpitaux dans les régions.
La modernisation a aussi touché le domaine économique. La Tunisie a opté pour la voie socialisante dans les années 1960 avec la mise en place d'un modèle de développement d'import-substitution avec une forte intervention de l'Etat. Ce modèle sera abandonné au début des années 1970 pour un modèle ouvert sur l'extérieur et les investissements étrangers. Ce nouveau projet sera mis en place par le gouvernement Nouira qui se démarquera des options du projet des années 1960 et cherchera à rompre avec la priorité accordée au marché intérieur et à accorder une place plus marquée aux marchés internationaux. La Tunisie a fait partie des premiers pays en développement comme les futurs dragons asiatiques (la Corée du Sud, Taïwan, Hong Kong et Singapour) qui vont sortir du consensus en cours à l'époque en matière de stratégie de développement qui mettait l'accent sur une forte intervention de l'Etat et une orientation de la croissance vers le marché intérieur. Ces pays ont alors opéré un changement majeur en cherchant à donner une place plus importante au marché dans l'allocation des ressources et à assurer une plus grande promotion des exportations.
Ces nouveaux choix en matière de développement, et la réhabilitation du marché international qui était jusque-là sujet de suspicion de la part des grands penseurs du développement vont s'inscrire dans un nouveau contexte international marqué par la crise globale. En effet, la grande période de croissance, que les économistes appellent les Trente glorieuses, a connu ses premiers signes d'essoufflement et les gains de productivité ont commencé à baisser de manière forte. Ce renversement de tendance a été à l'origine d'une rupture du dogme du fordisme qui liait les gains de productivité aux hausses de salaires et d'une crise de rentabilité, particulièrement pour les industries intensives en travail. Cette crise a été à l'origine d'un nouveau développement dans l'économie mondiale et de la délocalisation des activités intensives en travail dans les pays en développement qui ont des coûts de main d'œuvre faible afin d'augmenter leur profitabilité. On va alors assister à une accélération des investissements à l'étranger qui vont bénéficier de cette plus grande ouverture des pays en développement en faveur du marché international et de la promotion des exportations.
La Tunisie va s'inscrire dans cette nouvelle dynamique et s'ouvrir aux investissements étrangers. La loi d'avril 1972 donnera un grand nombre d'avantages aux entreprises étrangères afin de les encourager à s'installer en Tunisie. Par ailleurs, les codes d'investissement ont connu d'importantes réformes et les agences de promotion des investissements ont multiplié leurs efforts afin d'attirer les firmes étrangères. Par ailleurs, d'importantes facilitations ont été accordées aux entreprises exportatrices notamment pour favoriser leurs importations de matières premières et leurs exportations de produits finis. Le système de formation a été adapté et de nouvelles branches ont été créées pour répondre aux besoins des nouvelles activités. Ainsi, le nouveau modèle de développement exportateur a été à l'origine d'une profonde transformation de l'économie. Mais, contrairement à ce que prétendent beaucoup d'économistes, cette nouvelle priorité accordée aux secteurs exportateurs ne signifie pas la fin du marché interne. Au contraire, c'est un équilibre qui a été trouvé et qui a porté la dynamique de développement lors de cette expérience de modernisation.
Ce nouveau choix sera à l'origine d'un important afflux d'investissements en provenance des pays européens, particulièrement dans le secteur textile. Ces investissements et l'exportation vont contribuer à accélérer la croissance. La Tunisie connaît lors de cette période ses niveaux les plus élevés. On assiste également à une forte croissance de l'emploi industriel et des revenus permettant à de nouvelles franges de la population d'accéder au mode de consommation moderne.
Ces nouvelles dynamiques sociales vont donner les bases du régime autoritaire et lui donner ses sources de légitimation. En effet, l'accès aux services de santé, la généralisation de l'éducation et le processus de promotion sociale qu'elle va accélérer vont contribuer au renforcement du régime politique et du parti unique. Par ailleurs, cet accès aux modes de consommation et la modernisation de la production vont consolider la légitimité de ce régime autoritaire face à l'accélération des critiques de la gauche et des fractions libérales du parti unique qui s'étaient exprimées depuis le début des années 1970 en faveur d'une plus grande libéralisation du régime politique. Lors de ces années modernisation va naître la principale contradiction que le régime politique tunisien va essayer de gérer durant des décennies et qui réside dans le décalage entre un régime politique autoritaire et une économie de plus en plus libéralisée.
Mais, ces années modernisation vont connaître leur première crise dès la fin des années 1970. Les premiers signes d'essoufflement vont commencer à se manifester. D'abord, du point de vue politique, on va assister à une montée de la contestation de la part de larges fractions de la jeunesse acquise à l'idéal de gauche et à l'utopie de la révolution. Cette jeunesse subira les foudres de la répression et connaîtra plusieurs grands procès retentissants dans lesquels ils ont exprimé avec courage et détermination leur rejet de l'autoritarisme. Il faut rappeler que lors de cette période, la direction du parti unique aidera l'islamisme naissant à faire face à la gauche et la revue El Maarifa sortira des imprimeries du parti unique. La critique de l'autoritarisme ne se limitera pas à ces secteurs. En effet, les franges libérales de ce qui est devenu le parti unique sont également rentrées en dissidence depuis le début des années 1970. Cette dissidence s'est renforcée plus tard avec la création du journal Errai et du Comité Pour les Libertés et donnera plus tard naissance au parti d'opposition le Mouvement des démocrates socialistes. De son côté, l'ex-homme fort du régime, Ahmed Ben Salah, créera après sa fuite de prison, le Mouvement de l'unité populaire qui paiera également son tribut à la répression.
Or, la plus forte contestation de l'autoritarisme provient du mouvement social, et particulièrement du mouvement ouvrier qui va entamer une longue lutte pour son autonomie. L'UGTT cherche à s'éloigner et à se distinguer du parti au pouvoir et son Secrétaire général, le vieux leader Habib Achour, va refuser de siéger dans le bureau politique du parti unique. Par ailleurs, plusieurs syndicats vont lancer des grèves sectorielles permettant à l'UGTT de devenir un acteur majeur dans les luttes pour les revendications sociales et les libertés syndicales. Mais, cette fronde de l'UGTT ne se limite pas aux questions sectorielles et s'attaque aux questions politiques pour rejoindre progressivement le mouvement démocratique et les luttes pour les libertés politiques. Durant cette période, l'hebdomadaire Echchab, l'organe de l'UGTT, va devenir le principal journal de contestation politique et sociale.
L'essoufflement et les limites de ce modèle de modernisation dépassent la sphère politique et touchent également la sphère économique. En effet, les blocages de cette modernisation ont émergé à la surface. Tout d'abord, ce modèle a été à l'origine d'un important accroissement de l'endettement externe pour l'économie tunisienne qui provoquera la crise de l'endettement dès le retournement des taux d'intérêts au début des années 1980. Par ailleurs, une marginalisation des investissements agricoles a entraîné une forte hausse des importations des produits alimentaires. Cette période a été aussi marquée par une augmentation des inégalités régionales. En effet, les entreprises exportatrices se sont installées de manière prioritaire dans les régions côtières. Il faut aussi mentionner une forte hausse des dépenses de l'Etat, particulièrement les subventions aux produits de base afin de maintenir le coût faible du travail. Mais, ces dépenses ont pu être couvertes dans cette période grâce à l'existence d'une rente pétrolière. Mais, cette rente va progressivement s'essouffler produisant un accroissement rapide des déséquilibres internes. Ainsi, le projet de modernisation économique commence à connaître ses premières difficultés et ses premières contradictions qui déboucheront sur une crise ouverte au début des années 1980.
A la fin des années 1970, le modèle de modernisation autoritaire est entré dans une ère de grandes turbulences. La modernisation politique fait l'objet d'importantes contestations dans différents secteurs de la population qui exige une ouverture sur la liberté d’expression et les droits de l'homme. La modernisation sans modernité est en panne et le régime du parti unique est de plus en plus isolé. Par ailleurs, le modèle de développement économique a aussi atteint ses limites et l'éclatement de la crise de la dette au début des années 1980 va ouvrir une nouvelle ère de réformes et d'ajustement structurel. Le blocage politique et la panne économique sont à l'origine de la première grande crise de l'autoritarisme tunisien. La révolte du 26 janvier 1978 sera le premier face à face sanglant entre le mouvement social et le régime autoritaire et ouvrira une période de répression féroce contre les syndicats et le mouvement social. Ces années répression ont été aussi celles d'une forte mobilisation et d'une forte résistance de la part du mouvement ouvrier. Cette résistance aboutira sur un changement et la première tentative d'ouverture de l'autoritarisme de l'intérieur.
Les années contestation et turbulence.
Le début des années 1980 correspond à la première tentative de réforme d'un système autoritaire en crise. Ainsi, le nouveau gouvernement Mzali va se fixer comme objectif d'opérer une réforme importante du système politique et de renforcer la démocratie et le pluralisme. Plusieurs initiatives ont été prises qui ont contribué au dégel d'une vie politique marquée jusque-là par la répression et la sclérose. Ainsi, les prisonniers politiques de la gauche sont libérés et certains sont reçus au palais de Monastir par un leader vieillissant et qui a les plus grandes difficultés à comprendre la colère des enfants de l'indépendance et leur quête effrénée de liberté. Mais, cette mansuétude du père de l'indépendance n'ira pas jusqu'à leur reconnaître leurs droits à l'organisation politique et à la création de leurs partis politiques. Par ailleurs, les dirigeants syndicaux sont libérés de prison et sont autorisés à organiser un congrès de l'UGTT. Mais, le pardon du père bienveillant ne touchera pas le vieux dirigeant Habib Achour qui sera empêché pendant quelques années encore de revenir à la tête de la centrale syndicale.
Cette libéralisation de la vie politique va également toucher la légalisation des partis d'opposition. Ainsi, plusieurs partis ont été reconnus dont le Mouvement des démocrates socialistes, qui a regroupé l'aile libérale de l'ancien parti unique, le Mouvement de l'unité populaire, l'autre aile socialisante du parti au pouvoir, même si son dirigeant historique sera empêché de prendre sa direction et continuera à payer son "délit" par rapport au père de la nation par des années supplémentaires d'exil. Dans la foulée, le Parti communiste est reconnu et profite de ce dégel pour organiser des fêtes qui vont rappeler les happenings des fêtes de l'Humanité en France et regrouper les militants d'une gauche plus divisée que jamais. Par ailleurs, le parti islamiste jusque-là interdit dépose un visa et certains de ses dirigeants rencontrent le Premier ministre et certains de ses émissaires. Il faut également souligner que beaucoup de journaux indépendants et des journaux de partis d'opposition obtiennent leurs visas et commencent leur parution amenant le paysage médiatique à une dimension beaucoup plus pluraliste.
Ce réformisme et cette libéralisation ne se sont pas limités à la sphère politique et ont également touché la sphère économique. Il faut mentionner à ce propos que le modèle de modernisation des années 1970 va connaître une crise profonde à partir du début des années 1980. Cette période sera marquée par une forte détérioration des grands équilibres qu'il s'agisse du déficit public ou des comptes externes. Cette situation sera à l'origine d'un accroissement rapide de l'endettement international et du service de la dette. L'endettement va s'accentuer suite au nouvel environnement international qui se met en place à partir du début des années 1980. Ce tournant sera marqué par l'échec des partis sociaux-démocrates et l'arrivée de la droite néo-libérale dans la plupart des pays développés. De la Grande Bretagne avec l'élection de la Dame de fer, Margaret Tatcher, aux Etats-Unis avec le retour du parti républicain aux affaires avec l'élection de Ronald Reagan, la droite a le vent en poupe et les politiques néo-libérales vont s'attaquer à l'Etat-providence et faire du marché le nouveau dogme au cœur des politiques économiques. Aux Etats-Unis, le Président de la FED, Paul Volcker, va mettre en place une politique monétariste pour mettre fin à l'inflation forte des années 1970. Cette politique sera à l'origine d'une importante hausse des taux d'intérêt et va également doper le dollar. Cette politique va accentuer la crise de la dette et sera à l'origine d'un accroissement important du service de la dette. Les blocages des modèles de développement au niveau national et le nouvel environnement néo-libéral au niveau international seront à l'origine de la crise de la dette qui commencera au Mexique en août 1982 et se propagera à la plupart des pays en développement. La Tunisie va aussi être touchée par cette crise dès le début des années 1980.
La Tunisie va alors entamer une série de réformes économiques pour faire face aux effets de la crise. Même si le programme d'ajustement structurel ne sera adopté qu'en 1986, le gouvernement mettra en place une série de réformes dès le début des années 1980 pour réduire les grands déséquilibres. Ces réformes sont basées sur un double diagnostic celui d'un excès de la demande et d'une rigidité de l'offre qui sont à l'origine des déficits. La nouvelle politique économique du début des années 1980 va s'attaquer à ce qui était perçu comme les maux de l'économie tunisienne à travers une réduction de la demande et notamment des dépenses publiques. Par ailleurs, cette politique va réduire le rôle de l'Etat en privatisant les grandes entreprises publiques et en accordant un rôle plus marqué dans la régulation de l'économie. Cette politique va aussi renforcer l'ouverture de l'économie et le rôle des exportations et favoriser ainsi une plus grande insertion dans une globalisation encore en gestation.
Au début des années 1980 on assiste à une véritable tentative de réforme de l'ordre économique et politique autoritaire de l'intérieur et d'un projet de construction d'un nouveau modèle de développement libéral et plus ouvert. Or, cette tentative va tourner court. D'abord, au niveau économique le bilan des réformes est plutôt décevant. La croissance est plus faible et l'investissement est en retrait suite aux réformes financières qui ont entraîné une hausse des taux d'intérêts. Par ailleurs, ces réformes n'ont pas été en mesure d'améliorer le déséquilibre externe et n'ont pas été en mesure de réduire l'endettement. Mais, surtout la politique de réduction du déficit a été à l'origine de la décision de réduire la contribution de l'Etat à la Caisse générale de compensation qui subventionnait les produits de base et ces mesures vont déboucher sur la révolte du pain du 3 janvier 1984. En effet, l'application brutale de la vérité des prix a été à l'origine d'une hausse vertigineuse des prix des produits de base engendrant une nouvelle révolte contre le régime autoritaire. La Tunisie connaîtra une semaine de heurts et de révoltes qui ne s'arrêtera qu'avec la décision de l'ancien Président d'annuler cette hausse des prix. C'est un président affaibli qui annonce d'une voix hésitante cette décision lors d'une de ses dernières allocutions publiques qui a montré que ce pouvoir vivait ses derniers jours.
Au niveau politique aussi la libéralisation n'a pas tenu ses promesses et l'autoritarisme va revenir au galop pour mettre fin à cette première tentative d'ouverture du système politique. Le premier épisode de ce retour de l'autoritarisme concerne la fraude massive lors des élections législatives de 1981 qui a fait perdre à l'opposition une victoire totale sur le parti au pouvoir. Pour beaucoup de spécialistes et d'experts, ce rendez-vous manqué et le refus d'une alternance démocratique par le pouvoir ont fermé définitivement la possibilité d'une réforme du régime. Le pouvoir va s'attaquer de nouveau lors de cette période à la centrale syndicale et chercher à déposer la direction légitime pour imposer à sa tête une direction fantoche qui lui était totalement acquise. Lors de cette période, le mouvement de la tendance islamique va aussi connaître ses premiers procès et sera touché à son tour par la répression. Plusieurs de ses dirigeants et de ses militants seront condamnés à de fortes peines de prison. Même, les partis d'opposition légaux n'échapperont pas aux difficultés et aux tracasseries que vont leur imposer le pouvoir et son appareil administratif. Le pouvoir n'hésita pas à favoriser des divisions en leur sein pour les affaiblir.
Parallèlement au retour de la répression politique, cette période a également connu une réduction de tous les espaces de liberté et d'expression qui avaient été ouverts quelques années plutôt. Ainsi, la presse indépendante a commencé à souffrir de l'absence de ressources, particulièrement publicitaires, ce qui a fragilisé leurs équilibres financiers et a amené beaucoup de journaux indépendants à arrêter leur publication. Par ailleurs, cette période a été marquée par une multiplication de la suspension des journaux indépendants notamment Errrai, Le Maghreb et Réalités. Les associations indépendantes et les institutions de la société civile ont connu aussi une importante réduction de leur marge de liberté. La ligue des droits de l'homme, qui est la plus ancienne dans le monde arabe, a fait l'objet d'attaque du pouvoir mais aussi de la part des militants du parti au pouvoir qui ont cherché à prendre la majorité pour la rapprocher du régime.
Mais, cette répression et l'autoritarisme croissant n'ont pas découragé le mouvement social et politique. Cette période va aussi connaître une forte mobilisation de la jeunesse notamment estudiantine contre la répression et l'autoritarisme. La répression contre la centrale syndicale entraînera aussi une forte mobilisation de la base contre la direction fantoche, un appui et une grande solidarité avec la direction légitime. Les partis politiques légaux ainsi que le mouvement de la tendance islamique interdit ont essayé de faire face à la répression et de résister à l'Etat policier.
Ainsi, cette première tentative de réforme du régime politique va échouer et l'autoritarisme va revenir rapidement au pouvoir. Après le dégel et le printemps du début des années 1980, c'est de nouveau une ambiance lourde et pesante qui va régner sur la Tunisie moins d'une décennie plus tard. L'incertitude et l'inquiétude sur l'avenir sont renforcées par cette ambiance de fin de règne et les manœuvres entre les différentes factions du pouvoir pour succéder à un président fatigué et affaibli par la maladie. Dans ce contexte intervient la seconde tentative de réforme du régime avec le coup d'Etat sanitaire opéré par le Premier ministre de l'époque Zine Al-Abdin Ben Ali qui déposa au petit matin du 7 novembre 1987 le "père de la nation".
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Chers amis,
J'ai le plaisir de partager avec vous cette interview sur Radio Mosaïque sur les origines économiques de la révolution tunisienne.
Amicalement
Hakim
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