Contrairement à Wael ou à Slim, Oussama El Khlifi est un politique. Comme il le dit lui-même "à chaque fois qu'il voit passer une manif, il s'y invite"[1]. Du coup il était dans toutes les manifestations de solidarité et de protestation, de l'appui au peuple palestinien et de la dénonciation de la guerre contre Gaza aux manifestations et aux sit-in contre la précarité et le chômage, Oussama était de tous les combats. On raconte même que lorsqu'il était dans le Sahara à Layoun, il n'a pas hésité à se joindre aux cortèges et aux manifestations contre la vie chère en dépit des dangers.
Oussama El Khlifi appartient à la même génération que ces millions de dissidents arabes. Il a 23 ans et il vient aussi du milieu des classes moyennes de Rabat. Il partage avec cette génération le fait d'avoir fait des études supérieures en informatique et de disposer d'un diplôme universitaire. Comme eux aussi, il fait partie de ces millions de diplômés qui n'ont pas trouvé de travail et qui étaient obligés d'enchainer les petits boulots sans lendemains dont celui de serveur dans un restaurant. Mais, à la différence d'une grande partie de cette génération, Oussama est un politique. Il a participé à toutes manifestations politiques et il est devenu un habitué des cortèges qui traversent les rues de la capitale marocaine pour protester contre le mal-être et espérer la fin des régimes mamelouks dans le monde arabe. Il est allé jusqu'à adhérer dans l'USFP, le grand parti de la gauche marocaine, en espérant de lui donner un peu de sa fougue et de son enthousiasme afin de lui rendre son âme révolutionnaire. Mais, rien n'y fait et ce parti qui a déçu tous ceux qui l'espéraient conduire au changement démocratique a subi une défaite cuisante lors des élections législatives de 2002 pour se dégringoler et devenir la cinquième force politique du Maroc.
Ce sont ces échecs et ces déceptions qui ont emmené à Oussama à rompre avec l'avant-garde politique traditionnelle et tenter une nouvelle voie dans la mobilisation politique et sociale. C'est un militant en rupture de ban qui va faire irruption sur la scène de la dissidence Web 2.0 pour lui emmener sa passion, son opiniâtreté et son enthousiasme. Il va commencer à discuter sur les réseaux sociaux et sur certains blogs avec d'autres amis sur la situation politique au Maroc. Ces échanges vont donner lieu à une forte mobilisation sur la toile et d'une contestation du pouvoir royal, de l'étouffement des libertés et de la montée de la corruption. Cette dissidence va rapidement faire l'objet d'une forte répression. Oussama, que les services policiers tenaient pour l'un des animateurs de ce mouvement, subira les foudres de cette coercition. Ainsi, pendant quelques années, piratage de mails, fermeture de ses pages facebook ou leur détournement sont le lot quotidien de celui qui est devenu un des leaders de ce mouvement.
Mais, rien ne pourra arrêter la fougue et l'exaltation d'Oussama. Mieux, le mouvement va monter en puissance et la dissidence de préciser un peu plus ses revendications. Ces groupes se retrouvent autour de la revendication d'une réforme constitutionnelle qui réduirait le rôle du palais dans le jeu politique et en ferait du Maroc une monarchie constitutionnelle à l'image de beaucoup de pays développés dont la Grande Bretagne, la Suède, le Danemark ou l'Espagne. Mais, ce mouvement a dû mal à prendre de l'ampleur et la contestation à sortir du cercle fermé des blogueurs et de la cyberdissidence.
C'est la révolution tunisienne qui changera la donne en offrant une nouvelle tournure à Oussama et à ses copains. Le départ de Ben Ali leur a montré que ce qui n'était qu'un rêve est désormais possible et qu'il fallait s'engager dans ce printemps qui s'annonce pour une région et des régimes qui ont pensé pourvoir indéfiniment être épargné des révolutions démocratiques. Du coup, la ferveur et l'exaltation vont monter d'un cran. Oussama avec d'autres amis vont créer sur facebook une page qu'ils appelent Mouvement pour la démocratie maintenant. Cette initiative est un succès immédiat et ce sont pas moins de 8 000 amis qui rejoignent l'initiative en peu de temps et deux autres pages qui se créent dans son sillage. Ces différentes initiatives vont converger dans le mouvement du 20 février avec un appel à manifester le même jour.
Cette manifestation sera un large succès et fera sortir cette revendication démocratique à la rue. Le ministère de l'intérieur annonce 37 000 manifestants et les organisateurs comptabilisent près d'un demi-million. Cette mobilisation va recevoir une fin de non-recevoir de la part du Roi qui avait annoncé quelques jours après cette manifestation qu'il ne cèderait pas à la démagogie. Devant ce refus, la mobilisation va se poursuivre et Oussama et ses copains vont aller jusqu'à s'allier avec les jeunes islamistes du Mouvement d'Al Adl wal Ihsane pour poursuivre la contestation. Mais, alliance ne signifie pas accord et ces jeunes cyberdissidents n'hésitent pas à souligner leurs différences par rapport aux islamistes et que cet accord se limite à la mobilisation contre l'autoritarisme.
La mobilisation va se maintenir et se développer dans toutes les villes marocaines. Oussama et ses amis vont y contribuer de manière forte. Dans ce contexte et devant la tournure des évènements au Yémen, au Bahreïn en Syrie et leurs succès en Tunisie et en Egypte, le Roi Mohamed VI a décidé de prendre les devants de la scène et a annoncé dans un discours prononcé le 9 mars 2011 son intention d'entreprendre une importante réforme constitutionnelle globale afin d'élargir les libertés individuelles et collectives. Ce discours et les engagements pris par le Roi ont répondu aux revendications des marocains et la mobilisation est retombé. Mais, Oussama et ses amis promettent de continuer à être vigilant afin que ses promesses ne tombent pas dans les oubliettes et que le Maroc connaisse également son printemps.
Oussama El Khlifi est à l'image de cette nouvelle génération et de la nouvelle avant-garde qui a pris la tête des printemps arabes. Il est porteur de cette rupture avec les avant-gardes traditionnelles et d'une nouvelle fougue, d'un enthousiasme et d'une énergie qui ont fini par faire vaciller des régimes autoritaires persuadés qu'ils ne quitteraient jamais cette posture.

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