Slim Amamou, le blogueur tunisien, figure de la révolution, n'avait, comme les autres, rien d'un révolutionnaire. Il est titulaire d'un diplôme de technicien supérieur en informatique industrielle d'un institut de la ville de Sousse. Il crée une société spécialisée dans les logiciels informatiques avant de devenir éditeur de logiciels quelques années plus tard. Néanmoins Slim Amamou n'avait aucune activité politique et était loin des milieux de la dissidence politique qui étaient fortement encadrés et marginalisés par l'appareil policier du régime de Ben Ali.
Cependant, ce professionnel de l'internet et du Web 2.0 va se heurter rapidement à la censure appliquée de manière systématique par les cybercenseurs employés par le Ministère de l'intérieur et ce message "error 404" qui apparaissait à chaque fois que les blogueurs tunisiens essayaient de pénétrer sur l'un des sites de l'opposition tunisienne ou même parfois de certains journaux étrangers. C'est comme cela que ces cyberactivistes ont tourné en dérision cette censure d'un autre temps et ont appelé avec beaucoup d'humour le censeur "Ammar 404" en référence aux incivilités parfois sur les routes des conducteurs des vieilles voitures 404 bâchées de la marque Renault qui ont été un grand succès en Tunisie. Slim Amamou va se radicaliser et basculer dans l'opposition à cette censure anachronique et d'un autre temps. Il souligne dans une interview que "la censure est un problème éthique. Ce que tu perds en censurant est plus important que ce que tu gagnes. On n'avait pas accès à You Tube alors que c'est une source d'information, de culture et d'apprentissage inestimable. Ce qu'ils ont censuré en bloquant You Tube, ce n'était pas de l'information, c'étaient des outils. Interdire les outils, c'était carrément freiner l'avancée technologique. Ma propre entreprise en souffrait. Ne pas pouvoir inclure une vidéo, rien que ça, ça nous bloquait. On devait créer des usines à gaz…".
Et, Slim Amamou de basculer avec force dans la dissidence internet. Il va lancer des sites collaboratifs pour aider à la diffusion des blogs interdits par le pouvoir. C'est une guerre sans merci qui va opposer les cyberdissidents aux censeurs du Ministère de l'intérieur et à celui qui développe les technologies les plus avancées pour tromper la vigilance de l'autre. Mais, Slim n'est pas un blogueur politique. Au fait, c'est un "technos" qui a mis son savoir technique au service des autres pour qu'ils puissent s'exprimer. Il a lancé avec la communauté des blogueurs tunisiens des sites collaboratifs pour aider les blogs interdits à se faire connaître et en inventant des astuces techniques pour contourner la censure. Les tunisiens disaient qu'ils étaient devenus les meilleurs internautes du monde et qu'ils avaient une grande maîtrise des différents programmes proxy pour passer entre les mailles du filet de la censure. Il avait créé différents blogs et des pages facebook qui ont toutes été censurées.
Cette censure et la chape de plomb que le régime de Ben Ali avait imposé sur la toile ont été à l'origine d'une radicalisation des cyberdissidents. Slim Amamou n'échappera pas à cette radicalisation et sera encore fiché et poursuivi pour ses activités par la police politique à l'affût de cette résistance qui commença à inquiéter le régime. En avril 2010, il lance avec d'autres blogueurs un appel à manifester contre la censure sur Internet. Il sera arrêté quelques jours avec son compagnon de dissidence Azyz Amamou et relâchés plus tard. Mais, la situation va s'accélérer après l'immolation de Mohamed Bouazizi et les premières manifestations qui l'ont accompagnée. L'internet va devenir un important moyen de diffusion des premières images et des films tournés sur les manifestations et la répression sans merci dont elles font l'objet dans le Sud. La toile a réussi ce tour de force de mettre au courant toute la Tunisie sur ce qui se passait alors que la presse officielle gardait le silence et poursuivait ses programmes en l'honneur du régime comme si de rien n'était. La force de cette mobilisation était telle que les autorités ont fini par reconnaître les évènements et le l'ancien Président s'était même rendu au chevet de Mohamed Bouazizi à l'hôpital.
Cependant, ces gestes étaient loin de signifier un changement ou une libéralisation du régime. Au contraire, plus la mobilisation grossissait et plus la répression se renforçait. Cette répression allait toucher aussi les milieux de la cyberdissidence. Slim Amamou sera arrêté le 6 janvier 2011 avec d'autres cyberactivistes accusés d'avoir participé à l'opération internationale de hacking des sites gouvernementaux tunisiens lancée par Anonymous. Il ne sera relâché que le 13 janvier après que le président ait annoncé dans son dernier discours une liberté totale d'Internet. Mais, c'était trop tard. Le lendemain Ben Ali prenait la fuite et le 17 janvier 2011 Slim Amamou est appelé à faire partie du premier gouvernement démocratique après Ben Ali. Il accepte et devient secrétaire d'Etat. Cette décision a fait l'objet de beaucoup de critiques de la part de la communauté des cyberactivistes en Tunisie. Mais, Slim Amamou assume ce choix et souligne qu'il a accepté ce poste car il croît au dialogue et espère pouvoir aider au développement du cyberespace en Tunisie et de la liberté sur internet.
Slim Amamou a été une des figures de la cyberdissidence qui a contribué à l'avènement des printemps arabes. Il a aussi montré que dans la nouvelle culture politique la radicalité et l'angélisme révolutionnaire peuvent coexister avec un certain sens du pragmatisme et du réalisme. Depuis, Slim Amamou publie sur twitter les délibérations des conseils des ministres et permet à ses followers de suivre en direct les réunions qui étaient entourées jadis du plus grand secret. Il a ainsi introduit la transparence au plus haut sommet de l'Etat.
Il y a un vieux sketch où il est dit qu'un individu (nord africain en l'occurrence) a une Dauphine Peugeot. Vous, vous avez dit l'inverse en parlant des voitures 404 bâchées de la marque Renault. En fait les 404 sont de la marque Peugeot. C'est ce détail sans importance qui m'offre l'alibi et l'agréable opportunité de saluer vos connaissances ainsi que la qualité de vos textes que je consulte avec plaisir. C'est votre excellent article: "L'économie politique des régimes autoritaires" m'a permis de découvrir vos écrits et vos idées. Cordialement
Rédigé par : Bob | 21 août 2011 à 16:54