
Pour beaucoup Lina Ben Mhenni est la mère courage de tous les blogueurs tunisiens. Ce petit bout de femme de 27 ans a fait connaître les premières répressions dans la région de Sidi Bouzid au moment où beaucoup de tunisiens n'avaient pas encore entendu parler du vent de révolte qui avait démarré avec l'immolation de Mohamed Bouazizi. Lina n'était pas non plus, comme toute cette génération de jeunes et de blogueurs qui se sont donnés à cette révolution, une politique ou particulièrement engagée dans la lutte contre l'autoritarisme et cet air du temps qui devenait de plus en plus lourd.
Lina avait quatre ans lorsque Ben Ali est arrivé au pouvoir en 1987. Elle a effectué toute sa scolarité à Tunis et n'est partie à l'étranger que pour aller enseigner l'arabe à Boston avec une bourse américaine. Elle a fréquenté l'université tunisienne où elle s'est spécialisée dans les études linguistiques anglaises. Après l'obtention de son diplôme de Master, elle sera recrutée comme enseignante dans une de ses nombreuses facultés tunisiennes sans moyen. Rien de spécial dans ce parcours ordinaire d'une fille tunisienne, comme elle avait choisi d'intituler l'un de ses premiers blogs (A Tunisian Girl), sous la dictature bienveillante de Ben Ali. Un parcours ordinaire jusqu'à l'ennui et l'abattement d'une jeunesse exclue de la vie politique et sociale et tenue sous surveillance par "big brother".
C'est justement pour vaincre l'ennui que Lina s'est intéressée au blogging. Elle a découvert ce nouvel univers par hasard en lisant un journal de variétés. Et, immédiatement elle a lancé son premier blog qu'elle a nourri avec ses réflexions, ses poèmes, ses photos ou ses notes de lecture. Mais, même un blog aussi ordinaire n'a pas échappé à la censure et aux tracasseries d'un pouvoir qui a décidé de ne laisser aucune marge de manœuvre à ses citoyens et d'occuper tout l'espace public. Mais, c'était la chose qu'il ne fallait surtout pas faire pour dissuader cette bloggeuse déterminée et volontaire. Du coup, Lina va découvrir la vie politique et l'autoritarisme du pouvoir. Elle va devenir une militante acharnée contre la censure et devenir un acteur majeur de la cyberdissidence.
Cet activisme sur la toile va lui coûter cher et elle va subir les foudres du régime et de ses policiers zélés. Elle sera harcelée par la police qui va la suivre partout. Ce harcèlement ne s'arrêtera pas là mais la maison familiale où Lina continue d'habiter va faire l'objet de visites nocturnes de la part de la police politique qui volera les ordinateurs, les appareils photos, les caméras et d'autres équipements informatiques. Les policiers profitent de cette occasion, rajoute Lina, avec le sourire en coin, pour prendre quelques bijoux. La vie est dure même pour les policiers du dictateur. Mais, ce harcèlement loin de dissuader cette bloggeuse n'a fait que renforcer sa détermination et son opiniâtreté.
A partir de l'immolation de Mohamed Bouazizi le 17 décembre 2010, Lina va devenir l'un des acteurs les plus importants de cette révolution. En pleine répression contre les mobilisations dans les villes de Sidi Bouzid et de Kasserine, Lina prend son courage entre les mains et décide d'y aller. Elle se rend notamment à Regueb et parvient à visiter les familles des victimes. Elle explique que ce sont "les familles qui m'invitaient parce que leurs enfants leur avaient parlé de mon blog. Ils m'encourageaient". Elle ne voulait pas prendre des photos des victimes. Mais, les familles le lui demandaient pour témoigner des massacres qui se sont produits lors de ces évènements. Elle prend ainsi des photos et les noms des victimes et parvient avec l'aide des familles et de ses amis blogueurs à échapper à l'œil de la police politique. De retour à Tunis, elle poste tout sur le web! Un évènement majeur car il permet à tous les tunisiens et à la presse internationale de réaliser ce que le régime cherchait à étouffer par tous les moyens depuis des jours. Lina n'hésite pas à souligner l'importance de l'Internet et de la toile pour faire connaître ces massacres et partager l'émoi de la population qui se transforme en une révolution. "Sans Internet, souligne-t-elle, le gouvernement aurait pu étouffer le mouvement, comme pour Gafsa en 2008". Le blog de Lina va devenir la plus importante source d'informations et connaîtra jusqu'à six milles visites par jour lors de cette révolution. Plusieurs journaux internationaux vont faire de son blog leur principale source d'information et France 24 va lui demander de couvrir les évènements.
Aujourd'hui, Lina profite de ce nouvel air de liberté et indique "quand je marche dans la rue, je me sens plus libre parce que ce que j'écris sur mon blog ne me met plus en danger". En même temps, elle est veut aussi relativiser la place et le rôle de l'internet et de la cyberdissidence dans la révolution tunisienne et les printemps arabes. "En l'absence de couverture médiatique officielle, Internet a été un outil très efficace. Mais, il ne faut pas oublier ceux qui ont manifesté sur le terrain. C'est simplement que sans Facebook et Twitter, ces rassemblements auraient sûrement échoué".
Lina Ben Mhenni est véritablement la passionaria de la révolution tunisienne et des printemps arabes. Elle a été, à l'image de cette nouvelle génération, d'une détermination sans failles qui a fini par faire plier l'ogre autoritaire que ses années de lutte et de mobilisation de l'avant-garde traditionnelle n'a pas réussi à faire flancher.
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