Les Rendez-vous de l’Histoire de Blois est probablement sont l’une des manifestations les plus importantes pour les historiens et les études historiques dans le monde francophone. Cette rencontre, qui se déroule en ce moment, regroupe tous les ans les plus grands historiens et met en débat les questions les plus lancinantes qui traversent leur champ de réflexion et de recherche. Le thème de cette année porte sur les rapports entre l’Orient et l’Occident : regards croisés. Le choix de ce thème trouve son explication d’après les organisateurs dans les révolutions en cours dans le monde arabe et ce printemps qui ne cesse d’agiter le monde depuis la révolution tunisienne et qui ne semble pas s’arrêter après avoir mis à terre les dictatures égyptiennes et libyennes.
Ce thème n’est pas nouveau et plusieurs colloques ont porté sur la question des rapports controversés entre l’Orient et l’Occident depuis plusieurs années. Mais, ce qui est nouveau c’est l’approche et les thèses qui constituent l’orientation générale de ce colloque. Rappelons à ce propos que le regard occidental sur l’Autre est marqué depuis des siècles pour la vision orientaliste d’un autre embourbé dans les mythes et incapable de s’ouvrir sur le monde de l’universel des libertés et des droits de l’homme. Ce regard sur l’autre a toujours constitué un fondement essentiel de la culture et de la philosophie occidentale. On retrouve cette perception chez les maitres à penser de la philosophie occidentale comme Hegel dont les thèses sur la sortie du non occidental et de l’africain de l’histoire ont choqué plus d’un. Marx, tout en dénonçant l’exploitation de la classe ouvrière par le capital, n’a pas hésité dans ses rares textes sur l’Inde à parler de la tyrannie orientale et du rôle positif de la colonisation pour libérer les peuples orientaux de ce trait constitutif de leur personnalité et de les intégrer dans la culture des droits de l’homme.
Mais, ce regard ne s’est pas limité au monde de la philosophie et des idées pour devenir un trait essentiel de la perception occidentale de l’Autre. On retrouve cette vision dans les différents domaines dont la politique et plusieurs hommes politiques occidentaux n’ont pas hésité à souligner que la démocratie occidentale est éloignée des rêves de l’Autre et que le plus important pour lui c’est d’accéder à la nourriture et à la santé. Ces discours ont été accueillis avec une grande satisfaction de la part des régimes autoritaires en place et qui ont fait du déni des droits politiques leurs fondements essentiels. D’autres ont souligné dans des discours publics que l’Autre doit rentrer dans l’histoire que bien évidemment seul l’Occident est en train d’écrire.
Ces perceptions et ce regard eurocentriste sur l’Autre a fait l’objet de critiques et de remises en cause. C’est probablement l’essayiste Edward Said qui avec son essai l’Orientalisme publié à la fin des années 1970 qui a émis la critique la plus virulente contre ce regard sur l’Autre. Cet essai a été à l’origine d’un courant littéraire appelé aux Etats-Unis les études postcoloniales qui a poursuivi l’œuvre fondatrice de Saïd de critique du regard occidental pour souligner la normalité de l’Autre. Mais, en dépit de ces critiques et de ces contestations, ce regard a persisté et a continué à dominer la vision occidentale de l’Oriental, du musulman et de l’autre d’une manière génale et du refus de toutes les critiques de ce regard. D’ailleurs, à titre personnel j’ai mesurer la difficulté à déconstruire et à contribuer à forger une nouvelle vision de l’Autre. J’ai fini il y a quelque temps un essai critique sur cette question que j’ai intitulé « Les nouveaux orientalistes. Les expressions récentes du rejet de l’Autre ». Dans cet essai, j’ai effectué un travail de critique du discours d’un grand nombre d’intellectuels français des plus connus, de certains médias influents et particulièrement de leurs attitudes orientalistes. Vous pouvez deviner l’accueil qui a été réservé à cet essai ! Une fin de recevoir plutôt gêné alors que tous mes autres essais ont été publiés sans la moindre difficulté. Pour vous dire la difficulté de remettre en cause un des fondements de la pensée occidentale sur l’Autre.
Du coup, l’intérêt des rencontres de Blois est important. Il l’est d’autant plus que ce rendez-vous des historiens veut déconstruire le regard occident sur l’Autre et remettre en cause cette perception qui en fait un être étranger à l’universel de la raison et des libertés. Il faut dire que les printemps arabes et les révolutions en cours ont constitué un important démenti la vision orientalise et colonialiste du monde. En effet, marginalisé dans les révolutions démocratiques que le monde a connu depuis plusieurs décennies, le monde arabe s’est résolu à remettre en cause les chaînes de la dictature et à s’ouvrir sur le vent des libertés. Cette évolution a surpris plus d’un et particulièrement dans le monde occidental habitué à la dictature et à la violence des mouvements religieux qui ne font que conforter leurs conceptions du monde arabe et musulman.
Ces révolutions sont à l’origine d’un changement majeur des perceptions et des grilles de lecture du monde arabe. Mais, les contrecoups de cette révolution et le déchainement d’une violence d’un autre âge comme c’était le cas il y a quelques jours à l’occasion de la programmation du film Persépolis sur la chaîne Nessma peut redonner raison aux orientalistes et la thèse de l’enfermement de notre monde dans l’univers des dieux et cieux. De grâce ne donnons pas raison à tous les orientalistes de la terre et inscrivons notre monde de manière définitive dans l’horizon de la démocratie et des libertés.
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